No Name 2.0

Joe Lucazz

Neochrome  |  2018
7 / 10
par Aurélien  |  le 26 février 2018

Un bend de guitare électrique, une instrumentale qui sent les trottoirs de Harlem, et cette inimitable gouaille de titi parigot: y a pas à dire, à peine le disque lancé on réalise combien Joe Lucazz nous a manqué. A la vie pourtant, il n'a jamais trop quitté nos esprits: il est même devenu un visage familier des nuits parisiennes. Une visibilité que cette incarnation vivante de Paris Dernière doit à un No Name de folie en 2014, qui lui a permis de séduire un large public sur un disque invoquant les fantômes de Lino Ventura et Jean Gabin dans une atmosphère combative à la Diplomats. Connu pour son incapacité chronique à tenir les délais, c'est au moment où le rap français joue la carte de la démultiplication et de la surexposition que J.O.E. préfère faire patienter sa clientèle. Et lorsque No Name 2.0 sort enfin après trois longues années d'attente, c'est moins pour réinventer la roue que pour accoucher d'un prequel - un blockbuster rap proche des seconds opus du Parrain ou Infernal Affairs, en somme. 

Et quelque part, on lui en aurait voulu de changer ses habitudes: sur des prods de Pandemik Muzik, Joe nous rappelle sa maîtrise totale des codes du street album. Une maîtrise que l'on retrouve dans ce ton authentique qu'il balade dans un Paris en noir et blanc, théâtre idéal pour ses chroniques qui reprennent l'histoire là où No Name premier du nom s'était arrêté. On renoue donc avec cette ambiance de film noir qui permet au Parisien d'évoquer son passé de drug dealer et de chroniquer sa ville de coeur. Et s'il semble parler avec plus de force que sur son prédécesseur, c'est parce qu'ici chaque scène semble avoir été découpée au scalpel, et chaque texte ressemble à un tableau de vie profondément intime. Un quotidien fait de rides nocturnes ("H24 dehors ? Non H48, bah ouais mimile") et de grand banditisme, où le rappeur crie sa haine de la maréchaussée avec cette nonchalance qui le place quelque part entre MC Jean Gab'1 et Dany Dan. Plus que jamais donc, Joe Lucazz s'impose comme un spécimen unique qui plane au-dessus de toutes les timelines du rap, réussissant à trouver sa place dans le rap des années 2010 bien qu'il puisse évoquer l'ère Time Bomb à pas mal de monde. Un tour de force qu'il doit à ce flow surprenant qui donne toujours l'impression de se prendre les pieds dans le tapis pour finalement reprendre le dessus et le contrôle de l'instrumentale.

Nulle révolution à l'horizon donc. Et en même temps, on n'est pas spécialement demandeurs: la simple existence d'un nouveau disque suffit à faire notre bonheur. Surtout que le rappeur de la Néochrome Infanterie a su  garder ce truc en plus qui le distingue de la concurrence, en faisant parler la poudre sur quelques samples de soul triés sur le volet. Un retour en grande forme donc, doublé d'une belle déclaration d'amour à Lutèce: ils sont rares les disques qui réussissent à raconter la capitale dans toute sa beauté et ses contradictions, avec cette plume grivoise mais impitoyablement juste. Et en grand chroniqueur des rues qu'il est, on se dit qu'il pourrait sortir No Name 7.0 dans une dizaine d'années que le rappeur aurait encore de belles choses à nous raconter sur sa ville de cœur, en bon tonton flingueur de ce rap jeu.