New Beginnings

Reason

Top Dawg Entertainment  |  2020
7 / 10
par Jeff  |  le 26 octobre 2020

C’est bien connu : dans un stade de foot, il n’y a pas de spectateurs, il n’y a que des grands entraîneurs. Idem devant le 20 heures où monsieur et madame tout le monde se révèlent être des premiers ministres en puissance. Ces parallèles s’appliquent également aux artistes, quand le premier péquin qui passe se prend pour le nouveau Rick Rubin après sa troisième Chouffe.

Dès lors, il est bon de voir émerger un artiste comme Reason, sur lequel les experts en esbroufe n’auraient pas parié un kopeck lors de sa signature sur TDE en 2018. Il faut dire que son premier fait d’armes avait été la réédtion de There You Have It, un premier album rigoureusement dispensable qui n’aura jamais sa place dans l’armoire à trophées d’un label qui compte dans ses rangs quelques-uns des plus grands MCs de notre génération – Kendrick Lamar bien sûr, mais aussi ScHoolboy Q, Ab-Soul ou Isaiah Rashad. Mais il faut croire qu’Anthony « Top Dawg » Tiffith avait vu en Reason un futur grand du rap US, quand les grands vizirs que nous sommes lui présidaient un aller simple pour l’anonymat.

Plus tôt dans l’année, celui que l’état civil connaît sous le nom de Robert Lee Gill, Jr. avait bien dégainé une paire de singles qui indiquaient une montée en puissance bienvenue et une parfaite compréhension du cahier des charges de TDE, mais on était loin d’imaginer un tel bond qualitatif en un laps de temps aussi serré. Car les écoutes répétées laissent apparaître un constat implacable : bien qu’encore loin d’avoir révélé son plein potentiel, le gars de Carson a compris que pour atteindre les sommets, il faudrait monter les échelons patiemment, quitte à s’inspirer des forces et des gimmicks de ses compagnons de label – qui d’ailleurs ne semblent pas s’en offusquer. Reason n’est certainement pas le premier à recourir à ce genre de tactique, mais on aura bien du mal à y voir de la paresse tant ce qu’il propose est abouti, tant son rap ne laisse absolument rien au hasard – et en ce sens, on comprend que la DA d’une maison comme TDE doit y être pour beaucoup, au-delà de la possibilité qu’elle lui laisse de bosser avec ses meilleurs cerveaux ou de piocher dans le généreux carnet d’adresse du patron.

S’il est vrai qu’on aurait apprécié que Reason pallie l’absence de Kendrick Lamar autrement qu’en s’approchant un peu trop dangereusement de la caricature (comme sur « Stories I Forgot »), c’est quand il se frotte à certaines des meilleures gâchettes du rap US que l’on réalise qu’il a les épaules suffisamment solides pour tenir le choc : ScHoolboy Q ne prend jamais l’ascendant sur un « Pop Shit » qu’il aurait été bien inspiré de garder pour son CrasH Talk, Ab-Soul le tire carrément vers le haut sur un « Flick It Up » complètement dingue, et Vince Staples, égal à lui-même (donc en surclassement) lui laisse juste ce qu’il faut de place pour se sentir encore chez lui.

Partager le micro avec ses héros doit certes relever du rêve de gosse, et Reason a bien conscience que ce n’est pas sur ce disque en forme de carte de visite qu’il peut montrer sa vraie personnalité – on a même la conviction que TDE a voulu nous livrer un produit calibré pour parler à ses fans qui s'impatientent davantage de la sortie d'un nouveau Kendrick Lamar. Mais à l’image d’un J.I.D. au sein de l’écurie Dreamville, on peut légitimement penser que le meilleur reste à venir. Et quand on voit ce qu’il est déjà capable de faire sur New Beginnings, les espoirs les plus fous sont permis à moyen terme. 

Le goût des autres :