Negro Swan

Blood Orange

Domino Recording Company  |  2018
9 / 10
par Ruben  |  le 26 septembre 2018

Bienvenue dans l'univers de Dev Hynes qui, sous le pseudonyme Blood Orange, revendique depuis désormais quatre disques une approche originelle flirtant avec le r&b tout en nuances de Frank Ocean, la pop ténébreuse de James Blake, ou le rap coloré de Nujabes et qui puise ses racines dans la discographie de Marvin Gaye. Avec son look de vegan décomplexé, Dev Hynes est là pour conquérir ton âme, pas ton cœur, et c'est au travers d’interventions bien senties d’A$AP Rocky, Steve Lacy, DiddyIan Isiah ou encore de l’activiste transsexuelle Janet Mock (qui assure la narration des nombreux interludes) que l'Anglais exilé à NY parvient à faire de son nouvel album Negro Swan une œuvre authentique, mélodieuse et déstructurée au possible. Adepte du DIY, le natif de Londres peint un paysage sonique abstrait, méditatif et étrangement fascinant.

Negro Swan est donc un récit à l’architecture improbable, une aventure humaniste aux rebondissements imprévisibles qui prend la forme d’une comédie musicale introspective où différents protagonistes échangent des idéaux utopiques. Sous la forme de fragments de conversation et de rimes autobiographiques, Dev Hynes commence par démonter toutes les facettes de sa propre personnalité. Il se met à nu et passe en revue les expériences traumatisantes de son enfance ; il aborde les inégalités raciales qui épuisent l'homme de couleur qu'il est ; il partage ses doutes sur son orientation sexuelle qui ont longtemps déboussolé ses désirs de séduction.

Douloureux mais courageux, ce processus lui permet de se délivrer des étouffantes chaînes du jugement et de l'humiliation qui pèsent si lourd sur son inconscience. Une fois ces terribles menottes brisées, Blood Orange, dans un geste de générosité altruiste, peut désormais tendre ses mains vers son auditeur pour l’inviter à le rejoindre dans cette quête psychanalytique visant à le soulager d'un oppression sociale, sous quelque forme que ce soit.

Malgré la noirceur étouffante de certains thèmes évoqués, le disque reste toujours positif et rassurant ; rassurant sur le fait que la douleur n’est qu’humaine et, qu’après tout, la vérité peut se trouver dans la contradiction. Car écouter Negro Swan, c’est apprendre à puiser de la confiance dans sa propre vulnérabilité, c’est parvenir à surmonter l'impossibilité d'un amour inconditionnel, c'est combattre la solitude sociale en améliorant la qualité (et non la quantité) de son entourage. Negro Swan, c’est prendre part à une expérience thérapeutique hautement sensorielle, une psychanalyse intime, profonde et troublante qui prend soin de guider son auditeur loin de l’obscurité dévastatrice de la dépression mentale. Negro Swan, c’est le noir puis le blanc, la nuit puis le jour, le refrain puis le couplet. Negro Swan, c’est un inéluctable message d'espoir qui se savoure avec les tympans mais se digère avec l’âme.

You asked me what family is
And I think of family as community
I think of the spaces where you don't have to shrink yourself
Where you don't have to pretend or to perform
You can fully show up and be vulnerable
And in silence, completely empty and
That's completely enough

Le goût des autres :