Nectar

Joji

88rising  |  2020
7 / 10
par Ruben  |  le 16 octobre 2020

On est en 2014, George Miller est encore un adolescent. Pink Guy, le personnage déjanté qu’il interprète pour sa chaîne YouTube, accumule des dizaines de millions de vues grâce à des gags d’une débilité profonde - et dont la valeur humoristique nous échappe encore aujourd’hui. Tristement célèbre pour avoir été l'un des instigateurs du Harlem Shake, Pink Guy s’est ensuite autoproclamé musicien, et a même sorti un premier album de rap en 2016 – une monstruosité qui ne nous avait franchement pas enchantés à l’époque. Finalement, que ce soit par lassitude ou pour conserver ne serait-ce qu’un brin de stabilité mentale, George Miller décide d’abandonner l’alter-ego Pink Guy en 2017 pour se consacrer totalement à son nouvel alias, Joji.

Sauf que Joji n’est pas un personnage. "I guess that's the difference with Pink Guy" explique George Miller à Billboard, "Joji's just me". Juste lui donc, un jeune homme avec des sentiments fluctuants, des incertitudes, des éclats de joie, des déceptions amoureuses et des réussites personnelles ; des émotions intenses et variées, qui vont déteindre sur son second LP, intitulé Nectar. Car dès les premiers instants, on se laisse entrainer par son timbre de voix profond, fragile et d’autant plus travaillé que sur BALLADS 1, son précédent disque. Lentement mais sûrement, on se sent comme submergé par l’aura mélancolique d’un artiste libre mais torturé, qui puise sa confiance dans sa propre vulnérabilité. Le mixage est également d’un autre monde ; la moindre note, la moindre inflexion vocale, le moindre synthé est méticuleusement calibré pour augmenter l’immersion, et consolider l’atmosphère ténébreuse et cinématographique qui enveloppe l’album.

Pourtant, après une bonne douzaine de pistes, on note un léger déclin dans l’intensité, on sent Joji comme à bout de souffle, à court d’idées originelles. Des titres comme « NITROUS » et « Pretty Boy » s’avèrent très dispensables et le disque commence à sérieusement pédaler dans la semoule. Fort heureusement, Nectar nous remet rapidement une manchette dans la jugulaire avec l’incroyable « Like You Do », majestueuse balade lo-fi nostalgique, qui marque le deuxième point culminant du disque - le premier moment fort étant le fantastique « Run », qui même six mois après sa sortie continue à nous foutre la chair de poule à chaque écoute. Il faut également souligner les interventions impeccables d’invités talentueux - Yves Tumor, BENEE et surtout l’incroyable Omar Apollo – dont l’alchimie parfaite avec Joji contribue grandement à la remarquable versatilité du disque.

Une des principales forces de Nectar réside également dans ses intentions envers le grand public - on imagine très bien une piste comme « Daylight » envahir les ondes. En balayant des genres musicaux divers et variés - du rock indé au R&B alternatif en passant par la trap ou la pop traditionnelle – Joji ratisse large, et aurait donc facilement pu se casser la figure. Pourtant, la maîtrise du sujet est exemplaire et digne des plus grands. Le manque de maturité que l'on ressentait au début de sa carrière a été totalement gommé pour laisser place à un spleen poignant. À tous les niveaux, George Miller renvoie une impression d'honnêteté et affiche une versatilité, qui lui permettra d’élargir considérablement sa fanbase. Pour un gars qui, il y a encore trois ans, s’habillait d’un lycra rose et simulait des crises d’angoisses dans des lieux publics bondés, ce virage à 180° est aussi inattendu qu’inespéré. Comme quoi, il ne faut jamais se fier aux apparences : Nectar pourrait être l'un des albums mainstream les plus intéressants de 2020.