Music

Liquid Spirits

Kindred Spirits  |  2008
9 / 10
par Julien  |  le 5 avril 2009

D'une, la soul est plutôt une affaire d'individus. Il est rarement question d'une quelconque notion de groupe : il y a un leader qui impose son nom, sa patte, qui peut éventuellement devenir une star et pendant ce temps, ses accompagnateurs, eux, toujours en retrait, ne sont qu'à peine crédités dans les livrets. De deux, c'est aussi une affaire d'Afro-Américains, de transmission d'un certain patrimoine. Il est bien difficile de percer quand on n'a ni cette histoire commune, ni le réseau approprié. Inutile, je crois, d'argumenter plus tant cela tombe sous le coup de l'évidence statistique : la scène nu-soul est sinon fermée, du moins prévisible. Ses acteurs importants répondent tous, sans exception notable, aux deux critères susmentionnés.

Ainsi Liquid Spirits est-il bien étranger à ces indications-là. Et pour cause : il s'agit d'un collectif hollandais ! Possédant pas moins de quatre vocalistes (en plus d'invités réguliers comme Phonte – MC de Little Brother – ou le légendaire Leon Ware), les Liquid Spirits n'ont rien d'autre à faire valoir que la qualité de leurs compositions et le talent de leurs contributeurs. C'est déjà pas mal, me direz-vous, mais je peine à croire que cela suffise à les faire connaître au-delà d'un cercle d'initiés qu'ils possèdent de toute façon déjà, suite à un excellent premier album éponyme il y a quelques années.

Deuxième album avec Music, donc, et rebelote. Toujours dans cette veine soul très cotonneuse, Liquid Spirits nous prouve de mille façon qu'il n'est pas un groupe comme les autres – à savoir un peu agaçant ou décoratif, au choix. Superbement arrangé par Manuel Hugas et Wiboud Burknes – respectivement bassiste et claviériste, Music est un enchantement constant. Lumineux, le groove des huit Liquid Spirits baigne dans une ambiance ouatée et distendue proche de l'onirisme, où la tonicité se vrille à chaque fois en béatitude amoureuse. Même les titres les plus funk gardent cette même élégance de gala, cette décontraction sexy que seuls les plus grands possèdent. Il y a de quoi être impressionné par autant de chaleur dans les instruments, par autant de justesse et de retenue dans les émotions.

Tout est tellement propre qu'on pourrait presque s'en inquiéter : où sont ces fêlures qui paradoxalement sont ce qui résiste le mieux au temps ? Où est ce tube qui va nous trotter en tête pendant des mois voire des années ? Où est cette personnalité charismatique qui va nous impressionner démesurément ? Voici ce qu'on peut répondre : on dit que le bon Dieu gît dans les détails, ou bien parfois que c'est le Diable ; en tout cas en musique on peut de temps à autre énoncer que c'est le génie qui s'y loge. Ici ce sera dans l'utilisation parcimonieuse d'une guitare sèche, dans les nappes ambient de "Sacred State Of Mind", dans toutes les harmonies vocales ou même dans un simple break de batterie. C'est ce qu'on appelle un état de grâce. L'osmose totale de huit artistes indissociables, unis pour le meilleur et seulement pour lui. Qui du début à la fin de leur proposition témoignent de la même cohésion et de la même sensualité. 

Music est à ce titre un disque impersonnel au sens strict : aucun drame de vie à tracer derrière toutes ces paroles, pas même un visage pour les personnifier. Certains ne manqueront pas de voir cela comme un manque d'enracinement, mais les disques désincarnés ont cela de magnifique qu'ils peuvent coller à la peau. Pas besoin de connaître leur contexte biographique ou de les associer à la moindre figure, on les enfile comme ça et ils nous vont toujours comme un gant.

Le goût des autres :

note : 99/10Soul Brotha