Mouhammad Alix

Kery James

Suther Kane - 94 Side P.  |  2016
3 / 10
par Antoine  |  le 5 octobre 2016

Que regrettent amèrement les nostalgiques de l’époque où le boom-bap régnait en maître ? Entre autres, la conscience politique. Aujourd’hui, avec l’essor de la trap et de ses produits dérivés, le rap aurait vendu son âme à l’entertainment et relégué son versant conscient dans l'underground. Mais heureusement, en France, on a au moins trois survivants ou héritiers de cet « âge d’or », qui font vivre la flamme de la vindicte politique, tout en bénéficiant d’un large public. Du plus lisse au plus provocateur: Youssoupha, Kery James et Médine ; soit « La Ligue ». C’est grâce à eux que Melty.fr peut écrire en 2016, à propos de ce nouveau disque de Kery : « comme quoi il est possible de faire du rap conscient sur de la trap ». Ouf, on est sauvés.

Pourtant, l’écoute de ce Mouhammad Alix montre à nouveau que cette survivance d’un certain rap conscient est aussi admirable que détestable. Car Kery James porte certes avec une fougue communicante des idéaux politiques, mais ça passe par des exercices de lèche à la culture dominante (écriture pseudo-littéraire) et une lourdinguerie permanente. Sur ce dernier point je m’explique : Kery James, comme les autres rappeurs de « La Ligue », ressent le besoin de se donner des allures de sage de la rue. Il « n’est pas un gangster de studio », mais pas non plus un banlieusard inculte et, de ce point de vue, socialement et culturellement plus légitime que tous, il peut dénoncer, moraliser, philosopher à tout va. La justification de cette posture donne logiquement lieu à des exercices d’autocélébration (sur l’appréciable « N’importe quoi »), mais surtout à une litanie bien casse-couille sur son parcours de self-made man et sur ses valeurs (« fierté, courage, honneur, noblesse »).

Si les médias de gauche molle ne tariront pas d’éloge, on ne peut que regretter que Kery James semble surtout s’adresser à eux avec son écriture qui ne recule devant aucune lourdeur académique, pour se montrer « banlieusard et fier de lettres » (titre prévu de son autobiographie). Les thèmes abordés sont autant de démolitions de portes ouvertes. Ils visent surtout la classe politicienne : que ce soit pour leur reprocher leur responsabilité dans les attentats (« Vivre ou mourir ensemble »), leur corruption (« Racailles ») ou leurs énormités (« Musique nègre »). Mais franchement, y avait-il des gens à convaincre ?

En fin de compte, on se dit que le disque est une sorte de compromis mou-mou qui vise des gens qui n’aiment habituellement pas le rap mais qui veulent bien faire des exceptions quand c’est pas de la racaille illettrée. Cela demande donc un disque à la fois droit dans ses bottes, « engagé », mais surtout mâture et accessible. Pour rendre le rap musicalement correct, les refrains et featurings avec des chanteurs/ses pop immondes sont légion et Kery met le max sur le pathos pour faire pleurer dans les chaumières. Entre les morceaux de daron (« Des morceaux de nous »), le développement personnel (« Ailleurs ») et les pleurnicheries sur les difficultés de la rue, le propos manque vraiment de nouveauté, d'humour et de piquant.

Finalement, on se demande si la radicalité et la conscience politiques dans le rap ne sont pas plutôt à chercher chez SCH, PNL et consorts : eux ont le mérite de ne pas aborder ces thèmes frontalement, mais de les faire sentir au détour des phrases. C’est d’ailleurs leurs phrases qui ont été reprises dans les mouvements politiques récents et guère celles de Kery James ou Youssoupha. Cependant, Mouhammad Alix a du bon : les morceaux trap ou à réminiscences boobesques ne sont pas trop mauvais (« Douleur ébène », « N’importe quoi ») et les options politiques choisies par Kery sont certainement louables. Seulement, ça serait beaucoup plus recevable sans ses gros sabots de moraliste. Médine, sur le même créneau politique et musical, est bien plus mordant.