Modus Vivendi

070 Shake

G.O.O.D. Music  |  2020
8 / 10
par Noé  |  le 28 janvier 2020

Franchement, avec pour base opérationnelle le New Jersey, 070 Shake et son 070 Crew semblaient condamnés à maquetter dans un bedroom studio et disparaître dans l’indifférence générale. Enfin ça, c'était sans compter sur le talent de Danielle Balbuena, qui se distingue petit à petit dans les productions du collectif. Tout s’accélère début 2016 quand YesJulz, puissante influenceuse américaine, l’approche pour devenir sa manager sur la foi d'un seul titre, "Proud" - oui, nous vivons dans un monde où une influenceuse peut aussi gérer une carrière musicale.

Une vidéo TikTok et trois stories plus tard, 070 Shake signe sur G.O.O.D. Music pour qui elle pond un premier EP puis s’assied à la table du « divin » Kanye West. C'est ainsi qu'elle se retrouve au cœur des désormais célèbres Wyoming Sessions qui lui permettront de pousser la chansonnette sur Ye, Nasir et DAYTONA, mais surtout de côtoyer Kid Cudi, qu’elle cite régulièrement comme l’une de ses inspirations principales - ce qui ne nous étonne qu'à moitié vu leur admiration à tous les deux pour la chose emo. Si la trajectoire de 070 Shake n’apparaît pas forcément singulière à l’heure ou un tweet peut lancer une carrière, son histoire demeure tout de même amusante quand on connaît son avis sur les réseaux sociaux, qu’elle exècre - d'ailleurs, on ne peut s'empêcher de se dire que si elle se mettait en évidence comme un SZA ou une Jhené Aiko, cela ferait longtemps qu'elle serait sur tous les radars.

Vous l’aurez donc compris, le carnet d’adresses de Shake 070 pourrait faire saliver un bon paquet d’artistes en quête d’un peu d’exposition. Logiquement, on s’attendait donc à voir l’ombre de l’écurie G.O.O.D. Music planer au-dessus du premier album de son nouveau poulain. Raté, comme le dernier Kanye. Plutôt que de convoquer une armada d'invités plus prestigieux les uns que les autres, 070 Shake a préféré constituer une équipe resserrée, confiant une partie de la production de l’album à Dave Hamelin, batteur des défunts The Stills, groupe de rock indé canadien au succès assez relatif dont la cote de popularité auprès des sphères hip hop et R&B en 2020 doit être équivalente à celle de JuL au sein de l'Académie Française. Pas complètement gâteuse pour autant, 070 Shake a confié l’autre partie de son projet à l'éminence grise Mike Dean, multi-instrumentiste de génie, producteur maison de G.O.O.D. Music et accessoirement bras droit officieux de Yeezy. Ensemble, les trois larrons accouchent d’un R&B sombre dont les textures futuristes viennent habiller une forme de détresse, elle, bien actuelle. Repoussant la facilité, la musique de 070 Shake évolue constamment en contraste et la puissance d’une production comme « Divorce » nous confirme qu’à défaut de trouver un modus vivendi, les trois artistes ont définitivement trouvé leur modus operandi.

Si la forme de Modus Vivendi apparaît singulière à bien des égards, c’est surtout dans le fond que Shake arrive à faire de cet album une pièce unique. La détresse dans sa voix et son flow hypnotique en font l'ambassadrice de tous les écorchés vifs, plus occupés à rêver leur vie qu’à s’investir dans le monde réel (« Daydreamin »). Très discrète tout au long de l’album, 070 Shake s’expose peu et tend même à s’effacer. Impossible de savoir si ses propos relèvent de l’introspection ou de la projection, ce qui est particulièrement troublant sur un morceau comme « Morrow », tube en puissance sur lequel la jeune artiste assène avec une certaine froideur « I know it’s hard to swallow / I don’t know if I will be there tomorrow ».

Entre volonté d’aller de l’avant et envie de s’autodétruire, ces pensées noires résument bien l’ambivalence d’un personnage énigmatique qui peine parfois à se regarder dans le miroir. Les exemples récents ne manquent pas pour définir cette nouvelle génération de musiciens dont la santé mentale questionne et le projet de 070 Shake nous interroge, une fois de plus, sur notre rôle d’auditeurs / témoins d’artistes aux troubles mentaux parfois préoccupants. Si comme disent les deux frères de PNL la misère est si belle, faut-il pour autant s’en réjouir ?

Le goût des autres :