Miami Memory

Alex Cameron

Secretly Canadian  |  2019
8 / 10
par Quentin  |  le 23 septembre 2019

Au cours de la dernière décennie, on aura assisté à un transfert total de la sphère privée vers la sphère publique. L'arène médiatique ressemble au final plus à un théâtre cathartique où tout se joue devant une opinion publique omniprésente et voyeuse. Et le but n'est pas forcément de montrer que tout va bien, mais tout doit être dit. Fini les jardins secrets, le bonheur ou la tristesse ne doivent pas être partagés, ils doivent seulement être exposés. À ce petit jeu là, il y en a qui tirent plutôt bien leur épingle du jeu. Alex Cameron fait définitivement partie de ceux-là. Loser magnifique pour qui ça ne marche finalement pas trop mal, il est difficile de dire si l'artiste se complaît dans le rôle qu'il s'est créé ou s'il est finalement devenu le personnage qu'il singeait.

Un rapide coup d'oeil dans le rétro nous ramène en 2016 avec Jumping In The Shark sur Secretly Canadian. Cameron introduit alors au monde son personnage au physique longiligne et à la carrière d'entertainer raté. Il y déploie un univers kitsch et peu joyeux sur fond de pop rétro. Forced Witness (toujours pour Secretly Canadian) arrive l'année suivante et montre un Cameron qui ne va pas mieux, mais qui s'assume. Le spleen est toujours bien présent, mais la manière de l'aborder a radicalement changé. Sans être complètement joyeux, l'univers du disque est plus lumineux. La lose fonctionne bien, et il faudrait être con pour ne pas en tirer parti. En deux disques et beaucoup de concerts, le décor est planté. À partir de là, libre à Cameron de guider son personnage là où il le désire.

Et ce désir l'amène aujourd'hui à nous livrer Miami Memory, son troisième album. Au fur et à mesure, il devient de plus en plus difficile de dissocier l'artiste du personnage. Les deux partagent d'ailleurs le même nom. Sûrement pas un encore un winner, mais plus complètement un loser, Alex Cameron s'est créé un alter ego dont le parcours semble avoir quitté l'ombre sans pour autant avoir trouvé la chaleur des projecteurs. Menant un train de vie prospère, l'artiste donne maintenant à son personnage l'occasion de mener un style de vie correct et débarrassé des pensées sombres. En découle un univers vraiment réconfortant, beaucoup plus tendre et pop que tout ce qui était sorti jusqu'ici. Le costard rose en lin a remplacé le costard noir. Ça pue les 90's chaleureuses et insouciantes, celles qui se vivaient sur la ville côtière la plus hype de l'époque, Miami.

D'un point de vue musical, on pourrait facilement reprocher à Alex Cameron de ne pas se renouveler, de se suffire de son synthé kitsch et de laisser l'aura de son personnage faire le reste. Objectivement, la critique serait justifiée, mais force est de constater qu'on écoute avec attention chacune de ses sorties. Il y a donc forcément autre chose. Cette autre chose, c'est la cohérence des albums : car s'ils s'appuient tous sur la même recette, cela ne rend pas pour autant les titres qui les composent interchangeables. Chaque disque contient une histoire qui lui est propre, déclinée d'une façon nouvelle dans chaque titre. Et au final, c'est ce qui nous accrochera toujours qu'on parle d'un film, d'un livre ou de musique : l'histoire. Alex Cameron a parfaitement saisi cela et c'est la raison qui le pousse depuis le début à incarner son personnage plus qu'à le traiter avec distance. 

Au final, on se rend compte qu'on sait bien peu de choses d'Alex Cameron si ce n'est qu'il est né le 11 septembre 1990 à Sydney. On peut par contre jouer aux détectives et tenter de déceler le vrai du faux dans ce qu'il donne à voir à travers ce personnage d'une absolue banalité. Cameron dispose d'un support qui lui aurait permis de sublimer son image, de traiter par l'extrême des situations quotidiennes comme tout le monde le fait en 2019 sur les réseaux. Au lieu de cela, il a choisi non pas la neutralité, mais la normalité et c'est sans doute cela qui le rend si fascinant. Paradoxalement, on en vient à penser que ce qui fait l'originalité de Cameron, ce n'est pas le génie qui l'habite, mais l'infiniment moyen qu'il représente.