Machakil

Triplego

Twareg  |  2019
8 / 10
par Aurélien  |  le 14 avril 2019

Peu de disques portent aussi bien leur nom que le premier album de Triplego, entité cloud rap basée à Montreuil. Avec la sortie de Machakil ("problèmes" en arabe), le tandem semble toutefois avoir surmonté toutes les difficultés auxquelles il a été confronté ces deux dernières années. D’abord prévu en major et maintes fois reporté, le disque de Sanguee et Momo Spazz sort finalement en indé sur Twareg, structure créée pour l'occasion. Porté par des singles prometteurs et une mixtape faisant la jonction avec le précédent projet du groupe (l’épatante En attendant Machakil), ce premier album est le fruit d'un long chemin de croix: écrit en dehors des terrains balisés, sans topliners, il s'épanouit à distance raisonnable d'une concurrence qui sacrifie souvent l'originalité sur l'autel de l'efficacité.

Qu’on se le dise: Machakil ne sera pas un disque synthèse. Au contraire : Triplego profite du cap du premier album pour poursuivre les expérimentations habituellement réservées aux mixtapes. Loin de l’homogénéité chirurgicale des précédents projets, ce premier disque se veut être un laboratoire, quitte à sortir de la sacrosainte zone de confort et proposer des choses parfois imparfaites. Un titre comme "Costa" peine par exemple à sonner aussi "plein" qu'ils le devrait, et le risque est réel de tourner le dos à un album qui semble finalement beaucoup trop ambitieux au regard des moyens financiers réels du groupe. Une perception terriblement réductrice quand on imagine à quel point ce disque est né dans la douleur.

Heureusement, les plus gros budgets ne font pas les meilleurs films, et à GMD on a une préférence nette pour les séries B sincères. Et justement, Machakil se réclame plus de l'école des vidéoclubs que du Marvel Cinematic Universe. Son économie de moyens ne l'empêche heureusement pas de proposer une expérience passionnante, loin des horizons vaporeux de la tape 2020. Là où son aîné est fait pour l’ivresse du samedi soir, Machakil offre une proposition inédite, et oppose à ses envolées robotiques quelque chose de plus romantique, dans ses thématiques comme dans son exécution. Momo Spazz assume ici à merveille son rôle de DA et apporte un soin tout particulier aux détails, notamment sur les parties rythmiques, offrant un terrain de jeu exceptionnel à son collègue au micro. Conjugué au soutien de quelques usual suspects qui gravitent autour d'eux (Ikaz Boi et Myth Syzer sur la production de "Trou noir" notamment), le produit fini n'est pas sans rappeler la narration d'un Mad Max, son écrin tribal tranchant avec sa cascade de nappes nuageuses. Un peu comme si les deux de PNL s’invitaient chez les Bédouins et promenaient leur blues du dealer dans les dunes du Sahara pour un spectacle lunaire et psychédélique.

Machakil est donc très loin d’être un disque qu’on pourrait qualifier de parfait. Pourtant, le miracle opère : ce premier opus réussit à être attachant pour un millier de raisons, et se démarque à une période où la bulle spéculative du rap atteint des sommets et où le manque d'originalité est plutôt vu comme une garantie par sa clientèle. Œuvre totale d’un duo qui honnit les calques, Machakil se révèle sincère et touchant malgré son  manque de moyens et une communication qui ne rend absolument pas honneur au produit fini. Une bien belle surprise à la hauteur de l'attente, et un vrai vent de fraicheur qui donne envie d'embarquer dans le premier avion pour Marrakech.

Le goût des autres :