Ludi

Chassol

Tricatel  |  2020
9 / 10
par Émile  |  le 16 mars 2020

« I think the game gives you clues, and then you follow the path, and then you go. And then you fight, and then you earn things, and then the game tells you more clues to the next destination. »

Recherche, quête, exploration, combat, recherche, quête, exploration, combat : voilà la formulation aussi synthétique que passionnante par laquelle on résume ce que c’est de jouer dans Ludi. Cette boucle, c’est celle d’un des plus beaux paradoxes de toute l’activité humaine. C’est l’absurdité de l’enfant qui fait et défait son jeu mécanique, et semble trouver toute la satisfaction du monde dans la répétition du même geste inutile. C’est la détermination avec laquelle on voit ce champion d’échec investir son existence dans le mouvement des figurines sur le plateau. C’est l’hilarité collective d’un jeu de société ou d’un jeu vidéo qui devient le fil lumineux d’une amitié. Le jeu, ou plutôt les jeux, comme l’indique le titre, voilà de quoi il est question dans le dernier disque de Christophe-Thomas Chassol. Chassol n’est pas qu’un musicien, c’est un artiste qui met l’exploration intellectuelle et sensitive au même niveau et propose depuis plusieurs années des voyages interrogatifs très poussés.

Mais quoi : Ludi, c’est un de ces album-dissertations dans lesquels on ne peut se plonger que lorsqu’on maîtrise déjà la théorie qui est à l’origine de la musique qui y est – précisément – jouée ? Pas vraiment. Chez Chassol, comme dans le projet d’un Steve Reich ou d’un Terry Riley, la musique est toujours jouée d’une manière transparente. On en voit les coutures, les ratés, les hésitations, et on en saisit du même coup les aventures et les mouvements. Plus encore que ses précédents disques, Ludi est profondément pédagogique. Les éléments qui guident la manière dont les jeux sont abordés sont placé devant nous pas à pas, d’une façon qui est précisément ludique.

Car le disque a ceci de différent qu’il n’est pas, comme l’étaient Big Sun ou Indiamore, le résultat du processus Chassol sur des lieux qui lui étaient extérieurs – même s’ils ne l’étaient jamais vraiment. Ludi est un magnifique travail d’introspection dans lequel on nous révèle certes une perspective sur le concept de jeu, mais aussi sur la façon dont l’artiste vit la création. C’est que les règles, chez Chassol, sont rapidement identifiables : le matériau de départ est le monde en ce qu’il a de sonore ; tel un merveilleux psychotique, il nous montre le mélodique qu’il croit entendre partout, et tel un véritable génie, y parvient. Les sons, les cris, les paroles humaines se réécoutent alors toujours musicales, transformées à jamais par le prisme de l’artiste. C’est toute la "rejouabilité" des disques de Chassol qui font que chaque morceau se développe dans une mélodification qu’on prend plaisir à écouter, puis réécouter, encore et encore. Cette méthode, c’est celle qui sous-tend tous ses disques, bien qu’on s’étonne à chaque fois qu’il puisse l’appliquer à autre chose.

Mais la règle la plus importante de toutes, celle qui transperce nos oreilles et notre cœur à l’écoute de Ludi, c’est la règle ultime de tous les jeux : aucune règle n’est définitive. Comme on l’entend dans l’excitation de "Savana, Céline et Aya", le jeu réside déjà dans l’énonciation de la règle. En annonçant la ligne qui dirigera le jeu à venir, l’enfant – comme l’adulte - réorganise le monde qu’il a sous la main et se fait démiurge. Dans « Le jeu de la phrase », le moment de l’illumination, c’est celui où l’on annonce comment va se dérouler le jeu ; tout le reste est la contemplation humaine et hilare de la singularité de cette ridicule petite règle qui a été capable de créer un univers. C’est d’ailleurs sur cette réflexion que s’ouvre l’album, citant Herman Hesse et son Jeu des Perles de Verre. Dans le roman de l’écrivain allemand, le jeu des perles des verre est cet art holistique et monumental auquel seules les personnes qui ont atteint un niveau élevé de compréhension de « tout le contenu de l’univers » peuvent jouer.

Ainsi les ludi, ces jeux dont il est question dans le disque de Chassol, ce ne sont pas ces moments qu’on opposerait au sérieux de l’étude et de l’échange. Tetris, les petites filles qui se tapent dans les mains, les gens qui comptent les tâches par terre en attendant le bus, ceux qui essaient d’obtenir un chiffre rond à la pompe à essence : les jeux sont l’essence même d’une humanité capable de créer et de se mettre en lien avec l’intégralité de ce qui l’entoure.

Et une fois le disque joué puis rejoué, on comprend mieux ce que Chassol faisait toutes ces années. La mélodie retrouvée des oiseaux de la Martinique, les clapotis du Gange, le son des dominos sur la table et les trompettes de la Nouvelle-Orléans n’étaient que des éléments que le ludi magister essayait de faire rentrer dans l’unité cosmique de la musique, cet art qui a, comme l’écrit Herman Hesse plus loin dans son livre, « un empire sur les âmes et sur les peuples ».