Lucas

Skeletons and The Kings of All Cities

Ghostly International  |  2007
8 / 10
par Simon  |  le 2 juillet 2007

Avec la sortie d’un Podgelism frôlant la perfection, Ghostly International pouvait voir l’avenir sereinement, sûr de pouvoir se voir considéré encore pour un petit temps comme un label incontournable, mais là où certains y verraient une occasion privilégiée pour se reposer sur leurs lauriers les doigts de pieds en éventail, l’équipe de Matthew Dear décide de renverser la tendance en lançant sur le devant de la scène ce qui sera certainement considéré comme sa plus grosse prise de risque, consciente que ce genre d’entreprise se révèle souvent comme une arme à double tranchant : il en est ainsi quand on cherche à prendre l’auditeur - si convaincu soit-il du bien fondé de la démarche - à contre-pied. Skeletons and The Kings of All Cities, un nom assez expérimental pour provoquer d’office l’étonnement général, pour d’emblée forcer l’auditeur à se pencher sur ce qui est une façade grandiloquente d’un groupe qui cherche à l’être tout autant. Side-project de Matt Mehlan accompagné d’une pléiade de comparses, Skeletons and The King of All Cities se plait à jouer dans des terres encore inexplorées par la maison mère, plus habituée à officier dans un registre strictement électronique.

Grosse surprise donc à l’écoute des les premiers instants de « What They Said », ici point de basses ravageuses ou de samples tonitruants, mais plutôt des claquements de mains désordonnés tentant avec dextérité d’imposer le rythme, mais c’est réellement quand guitares voix et batterie apparaissent que la cristallisation de cette musique fait son effet. Une voix étrangement pop tente de se frayer un chemin entre des arrangements structurellement proches du free-jazz, l’espace est mince mais le résultat est réellement impressionnant car, plus qu’une voix, ce murmure transcende avec facilité un auditeur décontenancé, abasourdi par une déferlante de sonorités peu communes. A ce stade de l’expérience, difficile d’y trouver un quelconque intérêt tant l’approche musicale du groupe est profonde et obscure, un hermétisme certain qui se verra dissoudre par des écoutes répetées, car cela ne fait nul doute que le lyrisme de « Don’t Worry » fera mouche grâce à des explosions organiques contenues par la sobriété d’un chanteur qui semble imperturbable dans son exercice, car ici, les instruments se fracassent, rentrent en collision de manière brutale pour créer des ambiances baroques et furieuses, en gardant son certain esprit folk, quasiment pop. Les paysages étranges et archaïques se dessinent au fur et à mesure que les titres passent, parfois de manière douloureuse: les arpèges de guitare répondent à des violons sortis d’un autre temps, alors que des cuivres torturés semblent hurler à la mort, une mort qui sonne le glas des barrières établies entre pop légère et free-jazz bordélique, entre rock mélancolique et hermétisme conceptuel. Car il s’agit bien là d’un album concept. Cette chose qu’on tient entre les mains ne peut qu’être spéciale au vu de l’effet inattendu qui est procuré par une poignée de titres au premiers abords inaccessibles. Une pop moyenâgeuse qui se raconte tantôt de manière romantique, tantôt de manière violente, mais toujours de manière intelligente car Skeletons and The Kings of All Cities se trouve là où on ne l’attend pas, il est violence conjugale entre vous et votre platine. Il contourne les codes pour frapper dans le dos, prend à partie expérimentations acoustiques et non-sens pop pour un résultat subversif mais plein de passion. Il ne souffre d’aucune comparaison déplaisante car il est tout simplement unique.

En définitive Skeletons and The King of All Cities est à Ghostly International ce que Battles ou !!! est à Warp : une véritable entreprise instrumentalisée qui tombe à point nommé dans des univers entièrement digitalisés, pour un résultat jouissif et subversif à la fois. Rien que ça.