Lost & Found

Jorja Smith

FAMM  |  2018
7 / 10
par Amaury  |  le 14 juin 2018

Le 2 mars 2016, le rédac’ chef m’envoie un message qui m’invite à tendre une oreille vers une gamine du web que je devrais certainement aimer. Dans son élan, il vient de publier une petite news dont le titre suffit à me résumer sa pensée « on aimerait que Jorja Smith inonde les charts ». Il s’agit d’un bref manifeste au travers duquel il parie gros sur la voix et la manière de la toute jeune diva. Les news élogieuses vont alors s’enquiller les unes à la suite des autres, avec ce même et unique constat quant au talent de cette dernière. Dès que j’ai ouvert ce message, je savais qu’il avait raison.

Jorja Smith a tout pour être cette star superbe que tout le monde adule : une voix rare, un physique dingue et une palette de genres. Parce que Jorja, c’est Adele sans l’ennui. Elle joue des coudes façon street. Elle joue des poses façon sexe, sans complexe. Mais c’est surtout un genre – le R&B ou la soul, comme vous voulez – qui sinue entre un aspect fort commercial et les fréquentations malsaines du collège. Un jeu à la marge, celle qui permet de s'encanailler au point de savoir jeter des poings dans la gueule sans se péter un ongle.

Si Jorja de son côté propose un supplément d’expérience, elle ne va pourtant jamais vraiment dans la crasse: sur Lost & Found, elle serait bien plus « Teenage Fantasy » que « Blue Lights ». Elle reste cependant ce témoin sincère qui s’est confronté à la rage débordante du « Sirens » de Dizzee Rascal. Elle peut aussi prendre le parti de vivre avec l’engouement d’un Loyle Carner, dont on perçoit le « Damselfly » en filigranes dans le freestyle « Lifeboats ».

Capable de s’adoucir comme de trouver une énergie nouvelle, la fille de Walsall passe aussi de la femme-enfant à la femme fatale. Elle peut autant écrire une chanson pour la B.O. de Fifty Shades of Grey que d’un James Bond, en témoignent coup sur coup « On Your Own », « The One » et « Wandering Romance ». Sans choisir entre une griffe à la The Weeknd, Radiohead ou Adele, encore. La clôture de son album serait d’ailleurs presqu’un clin d’œil à sa compatriote.

On peut aussi chercher plus loin, voir des grands noms de la soul, du disco ou du jazz, dans « Goodbyes » ou « Tomorrow », mais les comparaisons ont déjà été faites par d’autres, avec parfois quelques erreurs. Il ne faudrait surtout pas voir cet album calme et posé comme une prise de position jazzy, à la manière d’Amy Winehouse ou même de Sade - pour retrouver cette dernière dans l’actualité, il faut plutôt se diriger vers des artistes comme Connie Constance (s/o Sansfairedevagues).

Jorja Smith a fait le choix de façonner son disque loin des rythmes rapides caractéristiques des tubes (où est passé « On My Mind »?), peut-être pour prouver sa grandeur. Elle vise le cœur, par ses yeux et ses mots, tout en restant résolument pop. Cette seule constatation devrait guider l’industrie musicale tout entière: il est possible de produire une musique pop sans se complaire dans le surfait, dans les productions lisses. Il est possible de sortir une série de titres à la pelle, de participer à une ribambelle de collaborations pertinentes et remarquées – de Drake à Stormzy –, d’une part, sans commettre de faux pas, et d’autre part, sans se sentir obligé de refoutre tous les morceaux dans la trackliste de son prochain album. Enfin, il est encore possible de concevoir un disque comme un tout, une œuvre sensée et hors trajectoire – même bankable.

Belle et puissante, Jorja Smith est cette machine à cash, qui fera du fric comme elle le veut et si elle le désire: en dehors des codes traditionnels du marché, elle pourra peut-être sauver les ondes grands publics de la soupe fade qui les a noyées. Son raz-de-marée vient de commencer, et c’est tant mieux.  

Le goût des autres :