Lithopédion

Damso

92I / Capitol  |  2018
7 / 10
par Amaury  |  le 21 juillet 2018

Avec l’explosion du rap francophone de Belgique sur le territoire français, Damso s’est emparé de la couronne, comme l’avait fort bien senti son maître à penser Booba qui avait préféré placer le franc-tireur dans son camp. En termes de parcours, celui du premier est un condensé de celui du second: en deux albums seulement, Damso résumait 20 ans de ducalité, apprenant des leçons de son aîné sans perdre pour autant sa patte personnelle et authentique.

Ce troisième opus était donc très attendu, tant par rapport à l’évolution du rap, dont les véritables soldats ne cessent de repousser les frontières, qu’au regard de cette carrière fulgurante. Entre les multiples décryptages de titres, de dates ou de signification, Lithopédion portait sur le dos – avant même sa sortie – le poids d’un débat qui débordait les limites nationales: voici venir l’artiste vulgaire, présumé misogyne, caricature d’un rap fort, puissant et, finalement, peu désiré dans la sphère publique.

Quand est enfin arrivé le jour du dévoilement, Lithopédion n’est pas du tout tombé dans la case où on l’attendait: aucun titre n'est absolument rap, à l’image des saillies de Batterie Faible. « Smog » avait pourtant participé à brouiller les pistes en proposant un esprit dans la droite lignée de « Mwaka Moon », avec d’ailleurs Pyroman comme producteur commun.

Aussi, l’ensemble du disque est bien plus mélancolique que ses prédécesseurs, lié par un abattement qui investit chaque morceau. On assiste ainsi à une série d’expérimentations qui paraissent dans un premier temps fort décevantes: « Baltringue » approfondit les élans d’« Autotune », « Julien » associe la thématique de la pédophilie à une chansonnette faussement légère, « Silence » s’associe aux chœurs d’Angèle, « Feu de bois » reproduit les mécanismes de « Macarena », « Même issue » débarque sans surprise pour libérer les influences africaines, « Aux paradis » s’enfuit vers une dance fort étrange. Bref, Lithopédion n’éblouit pas, ses tours de force semblent usés.

Pourtant, la mélancolie persiste et capte. Écrase même. Et « William » de terminer avec une force authentique rare qui délivre la clé de cet album dans une révélation lumineuse, bien que profondément triste. Au-delà du Nwaar, Damso accepte enfin sans détour de vivre la musique comme une expérience intime. Avec Lithopédion, il ne s’agit plus pour l’artiste de s’inscrire dans un champ artistique ; il s’agit de livrer son être dans son entier, de l’accepter, car qui sommes nous vraiment quand on l’est pas vraiment ?

Le documentaire Au cœur de Lithopédion servait alors bien moins à faire la promotion de l’album qu’à le justifier d’avance. Il ne faut par conséquent pas vivre ce dernier comme un disque de rap, mais plutôt comme une porte d’entrée vers l’âme que l’on croyait connaître. Il requiert d’entrer en dialogue avec l’identité qu’il livre: celle de William Kalubi.

Damso a réalisé ce tour de force, d’approcher au plus près de l’intime sans atteindre le privé. Libéré des prétentions que le public ou les médias avaient projetées sur lui, Lithopédion délivre alors sa réelle puissance, et l’on se moque dès lors de sa forme – qu’elle soit facile, reprise, ou d’un genre à part. Chaque titre touche pour de vrai à l’Ipséité. Et les chœurs de « Silence » pleurent alors, qu’ils viennent d’une artiste marketée au possible comme Angèle, ou non.

Restent quelques questions: pour se livrer, Damso prend-il un virage qui l’attire chaque fois plus vers une manière plus pop dont témoignerait l’ampleur de son public, ayant touché la totalité du spectre social ? Il suffit de se rendre en festival pour le constater – ampleur à laquelle B20 ne pourrait prétendre. Par ailleurs, le rap se mue-t-il plutôt de manière générale vers une nouvelle forme de variété française, quand sur le même moment PNL rencontre un succès sans barrière avec « A l’ammoniaque » ?

Avec ce troisième album, Damso n’a-t-il surtout pas démontré que le rap, malgré ses coups de coude aux crânes, pouvait ouvrir un espace sans fin sur un univers de forces et de faiblesses que certains n’avaient jamais envisagées ? Un espace sincère dont les travers pointés par quelques-uns existent bel et bien dans la société, qu’on le veuille ou non, et qu’il conviendrait de prendre à bras le corps plutôt que de les éteindre sans considération. Être humains.

Le goût des autres :