Let Them Eat Chaos

Kate Tempest

Fiction  |  2016
9 / 10
par Jeff  |  le 28 novembre 2016

On a conscience qu’en 2016, écrire des chroniques bien chiadées n’a plus vraiment de sens alors que la recommandation d’un type que tu connais vaguement sur Facebook ou une playlist bien pensée sur Spotify, c’est tellement plus simple pour découvrir de nouvelles choses. Mais on s’en bat les steaks en fait. Après on ne s’en est jamais caché : on trouve à l’exercice un petit côté poétique qui nous fait mousser, on prend un malin plaisir à peser nos mots quand il suffirait de faire comme tout le monde – se faire un avis définitif le plus vite possible et le résumer en moins de 140 caractères si possible. Et puis soyons honnêtes : Goûte Mes Disques n’est (heureusement) pas notre gagne-pain et on n’est pas obligé de faire du Konbini pour monétiser notre trafic.

Après, on reste des gens immensément pragmatiques et on a conscience que pour attirer le chaland et le mettre dans de bonnes dispositions, un accès de poujadisme a plus de portée qu'un long papier. C’est dans cette optique que je le claironne d’emblée : oui, la Kate Tempest de 2016 est un peu le Mike Skinner de 2002. Oui, celui d'Original Pirate Material. Bonjour la pression sur les épaules de cette trentenaire (qui a l'air de faire 10 ans de moins), vu qu’on parle d’un des disques les plus importants de la musique anglaise de ces 20 dernières années. Ou de la musique anglaise tout court en fait. 

Alors oui, l’allusion à The Streets peut sembler scabreuse, mais elle fait tellement de sens au regard des images fortes qu’elle renvoie quand on confronte les deux œuvres ; elle gagne rapidement en crédibilité quand on réalise ce que les deux artistes sont capables de dire sur une époque ou les gens qui en façonnent les contours. Alors évidemment que l’Angleterre de 2002 n’a rien à voir avec le territoire brexité et rongé par le populisme qu’est devenu l’Angleterre des clowns Nigel Farage et Boris Johnson.

Mais voilà, si l’on fait abstraction de différences purement contextuelles, on retrouve chez Kate Tempest ce même talent pour nous raconter le monde en nous mettant face à nos contradictions et à nos défauts. Et puis, on ne résiste pas face à cette maîtrise absolue de cet art difficile qu’est le storytelling, cette capacité à nous scotcher avec des mots simples qui racontent avec une saisissante économie des histoires complexes et nuancées. Et enfin, on applaudit le travail de production réalisé par Dan Carey, qui a totalement compris les intentions d'une Kate Tempest qui voulait engluer ses histoires dans des ambiances qui sentent fort la sinistrose et la déréliction.  

Vous l'aurez compris, Let Them Eat Chaos est un très grand disque, puissant et évocateur. C'est surtout un disque qui n'est pas drivé par son arrivisme, mais propose un regard froid, lucide et extrêmement juste sur une société désabusée et en mal de repères. Puis ce qui est surtout incroyable, c’est d’observer le saut qualitatif réalisé en quelques années seulement. Si on avait déjà pu apprécier les nombreuses qualités de Everybody Down, ce qu’on n’y entendait n’était qu’une vision naissante, un projet musical en pleine phase embryonnaire - d’ailleurs on se dit qu’en la laissant filer chez Fiction, Ninja Tune a laissé filer la montre en or car franchement, on verrait mal le prochain Mercury Prize échapper à Kate Tempest.

Le goût des autres :