Les Frères Cueilleurs

Alaclair Ensemble

7e Disque  |  2016
8 / 10
par Jeff  |  le 24 octobre 2016

Le FME est un festival canadien qui, comme ses initiales le précisent, est consacré aux musiques émergentes. Rendez-vous de pas mal de journaleux européens à l’efficace réseau et de « gens du milieu » qui networkent entre deux cuites, il n’aura pu compter sur l’auguste présence de membres de la rédaction.

Par contre, on avait quelques agents doubles présents sur place, qui ont eu la gentillesse de nous souffler l'un ou l'autre coup de cœur histoire qu'on se la pète un peu en société. Et parmi ces trucs qui nous ont vraiment tapés dans l'oreille, il y a Alaclair Ensemble, collectif hip-hop canadien qui vient de sortir son album de l’autre côté de la grande mare - on imagine que c'est comme ça qu'ils appellent l'Atlantique là-bas. 

Et là, au moment de réunir ses idées histoire de vous vendre le truc correctement, c'est vraiment le merdier. Forcément, histoire d'un peu comprendre la démarche, on a consulté la bio du groupe sur son site officiel. On s'est pris le mur, de face : "La troupe de postrigodon bas-canadienne Alaclair Ensemble, aussi connue sous le nom du seul groupe indépendant de cette putain de variette, est formée en 2010 lorsque Maybe Watson, Vlooper, KenLo Craqnuques, Claude Bégin, Robert Nelson, Eman et Mash se rencontrent dans un lift allostop." WTQ Québec. 

Mais les écoutes de Les Frères Cueilleurs se succèdent et on se dit que le juger sans la moindre idée préconçue est une vraie bénédiction. Ne serait-ce que parce que ça nous épargne d'essayer de comprendre ce qu'est le post-rigodon bas-canadien, genre dont le collectif serait le porte-étendard. En même temps, quand on rentre un peu dans le délire de ces mecs, on se dit que c'est très probablement du foutage de gueule et qu'ils sont en fait les seuls sur ce créneau. Bref.

À notre petit niveau à nous, on retrouve chez Alaclair Ensemble une attitude complètement libérée qu'on rapprochera du TTC de Ceci n'est pas un disque, quand le trio parisien faisait bouger les lignes d'un rap hexagonal un peu triste et sortait gaiement du cadre. Ce surréalisme dont Alaclair Ensemble semble se revendiquer, il infuse absolument tous les titres de ce nouvel album - oui, Les frères cueilleurs est leur quatrième, ce qui augure une bonne séance de rattrapage vu la qualité de ce dernier projet en date. 

Jouant la carte du décalage et prenant beaucoup de distance avec des codes qu'ils ne manquent pourtant pas de singer ou de s'approprier avec une aisance folle, les gars de Alaclair Ensemble recyclent à leur manière 20 ans de rap américain, avec une propension à s'attarder ici sur la Golden Era de la West Coast, celle du G-Funk de Warren G, des hooks suaves de Nate Dogg (bisous, on pense toujours très fort à toi) et des prods lowridées du docteur de Compton. Un canevas en apparence bordélique (mais totalement maîtrisé) sur lequel les six emcees recollent des bouts de Nas et de Biggie, mais aussi des trucs plus récents comme Young Thug. Enfin, ça ce sont les moments où on voit d'où ils viennent. À d'autres, on se demandent carrément où ils veulent aller, notamment quand ils pondent des titres qui ressemblent à plein de trucs qu'on a déjà entendus, sans parvenir à identifier les ingrédients de la recette. 

Évidemment, cette vision assez unique en son genre est à la fois la force et la faiblesse du collectif. Car autant être clair : malgré les dithyrambes susmentionnées, Les Frères Cueilleurs est un disque incroyablement déstabilisant à la première écoute, dont les ambitions parfois un peu floues pourraient avoir un effet rébarbatif sur certains. Pourtant, les jours passent et, inlassablement on y revient, curieux de savoir sur quelle trouvaille on va cette fois s'arrêter, sur quel jeu de mots débile on va caler - ou tout simplement quelle phrase on va arriver à comprendre, parce que c'est quand même un putain de charabia. Bref, si vous aimez vous retrouver dans un truc qui ressemble à une zone de confort mais ne l'est pas le moins du monde, ce disque est fait pour vous.