Les Flavescences

L'Effondras

Dur et Doux / Noise Parade  |  2017
9 / 10
par Albin  |  le 10 avril 2017

Il faut quand même être sacrément sûr de son coup pour sortir en 2017 un album qui assume pleinement l'étiquette de "post-rock". Pourtant, il faut bien avouer qu'avec sa fournée 2017, L'Effondras relève non seulement le défi, mais réalise carrément le casse du siècle.

Quand on dit « post-rock », on pense immédiatement à ces morceaux interminables, chiants comme la lèpre, qui jouent aux montagnes russes à coups de montées et descentes sur des minutes qui paraissent des jours entiers. On imagine des groupes aux noms à rallonges, façon "This Will Whisper To Your Sparrow In The Sky", qui noient sans honte aucune leur manque d'inspiration sous des tonnes d'effets de réverbération, histoire qu'il faille attendre la deuxième écoute pour remarquer que tout l'album est construit autour du même riff. Or, c’est exactement ce que L’Effondras ne fait pas.

Car le post-rock, c’est aussi et surtout des groupes qui ont réussi à ériger la répétition comme élément mélodique central de leurs compositions. C’est sur ce point que les premières productions de Mogwai - avant qu'ils ne deviennent des caricatures d'eux-mêmes – avaient fait mouche avec l'album Young Team en 1997 et, surtout, le bouillonnant EP No education = no future (fuck the curfew) sorti un an plus tard. Si on considère que le genre recouvre les productions rock qui font fi des structures habituelles de couplets et de refrains au profit de constructions basées sur la répétition, on peut aussi épingler les fantastiques Do Make Say Think, ou dans un registre vocal EnablersSlint ou même carrément This Heat, qu'il est désormais de bon ton de considérer comme les précurseurs du genre. Ce qui caractérise précisément ces grandes oeuvres du post-rock, c'est le rôle central qu'y joue la répétition des riffs de grattes assassins. Si ces groupes ne rechignaient pas à embarquer avec eux un semi-remorque de pédales d'effets, ce n'était pas pour maquiller des mélodies à trois sous, mais bien pour accentuer cette impression d'escalade sur des plans de guitare carrément mortels répétés jusqu'à l'étouffement.

C’est précisément ici que L’Effondras reprend le flambeau et emmène un genre usé jusqu'à l'os vers de nouveaux sommets. Si ce nouvel album est à ce point percutant, c'est parce qu'il se recentre sur le "rock" dans "post-rock": des riffs de guitares solidement charpentés, des mélodies qui font mal sur la répétition, des morceaux aux structures complexes, impossibles à résumer en effets de montées et descentes. Et surtout, la musique de L'Effondras construit sa propre narration, qui se suffit à elle-même. C'est que le post-rock était devenu pénible à écouter le jour où des musiciens se sont dit qu'ils allaient composer des albums à écouter comme des musiques de films. Or, le propre des musiques de films, c'est qu'elles évoquent une histoire qui est ailleurs. En ne se référant à rien du tout, le post-rock était devenu un sous-genre un peu fainéant, qui ne remplissait que la moitié du cahier des charges.

L'Effondras file donc un grand coup de latte dans cette fourmilière en composant des instrumentaux qui tiennent debout comme des grands, qui tabassent à coups de mélodies puissantes et d'arpèges sophistiqués. Un vrai déluge rock. L'autre grande force de cet album, qu'on avait déjà pu goûter sur le précédent, c'est la précision du son: racé, organique, naturel. On devine entre chaque microsillon un travail d'orfèvre pour sculpter le grain, faire hurler l'ampli sans dénaturer le moins du monde les nuances du jeu. Pas besoin de faire sonner ses grattes comme des violons pleurnichards: le rock est ici totalement assumé, décomplexé, violent, frontal. Je leur aurais bien mis 10/10, mais tant qu’Iggy Pop est encore de ce monde, les mortels ne peuvent rien espérer de mieux qu’un 9.