Lantern

Hudson Mohwake

Warp  |  2015
6 / 10
par Jeff  |  le 16 juin 2015

Quand on est rédacteur en chef, on connaît les passions de ses ouailles - et croyez-moi c'est pas toujours très Charlie tout ça. On a tous des artistes que l’on vénère à un stade qui confine parfois au trouble obsessionnel. Forcément, quand ceux-ci débarquent avec un nouvel album, cela donne parfois une chronique où la frontière entre polissage de couilles et objectivité est parfois très mince. En effet, à ce niveau-là d’admiration, on en arriverait presque à douter de l’avis de Simon sur Booba, de David sur Björk, ou d’Aurélien sur Yung Lean. Parlons-en d’Aurélien justement. Président de la Fédération Française des Sad Boyz, ses déclarations d’amour au cloud rap, au hip hop pour babtous sensibles et à la danse de la traction ont toujours eu leur petit succès  – quand elles ne déclenchaient pas les moqueries (parfois un peu mal placées) de mecs qui écoutent de la trap de thugs, de la pop de coiffeuses ou de le techno de cave toute l’année. Soit.

Un album comme celui de Hudson Mohawke, tous les Auréliens de cette terre s’en sont fait un avis en une écoute à peine. Parce qu’ils connaissent le mec mieux que sa propre mère, parce qu’ils sont du genre à squatter le premier rang comme des fans de One Direction au moindre de ses passages, parce qu’ils scannent tous les sets de l’Ecossais à la recherche d’un unreleased qu’il aurait décidé de tester ce soir-là. Bref, pour un regard frais et empreint de recul, il faut repasser. Personnellement, je ne suis pas un fan hardcore d’HudMo mais la trajectoire du personnage m’a toujours plu. Parce qu’il fallait le voir à l’époque de Butter: avec sa tronche de cake et ses sapes immondes, il était juste bon à étaler sa culture hip hop dans une pièce mal éclairée. En 2015, c’est l’heure de la revanche: quand Hudson Mohwake ne sort pas des albums sur Warp, il travaille avec Drake ou Pusha T, et roule pour Kanye West - pour rappel il fait partie de l’écurie G.O.O.D. Beats de ce dernier.

Pour ce second album en solo, on avait évidemment pour point de repère des titres comme « Blood on the Leaves », son travail avec Lunice au sein de l’entité TNGHT ou son EP Chimes balancé l’année passée. Le point commun entre ces trois lignes à son CV: l’énormité du son. Rien n’est trop massif pour Hudson Mohwake, dont l’approche musicale s’apparente à ces énormes chaînes qui pèsent sur le cou des plus gros emcees de la galaxie: c’est d’une laideur sans nom, et pourtant, ça en jette autrement plus que ta dernière paire d'Air Max. On est pas ici dans la violence puante du brostep ou le poujadisme rebutant de l’EDM, mais plutôt dans une démagogie à la Rustie, avec de l'élégance et une certaine grandiloquence en sous-texte de titres qui jouent avec nos instincts les plus basiques. Pourtant, ce genre de bangers se font assez rares sur Lantern: il y a bien « Scud Books » ou « Shadows » pour assumer ce rôle, mais c’est finalement assez peu sur un album de 14 titres. Idem pour ces courtes vignettes qui composaient la colonne vertébrale de Butter: elles sont extrêmement rares (et pas forcément réussies).

En fait, Lantern est surtout l’occasion pour HudMo de se révéler en producteur de pop songs dont le but avoué est satisfaire un très large public - et par très large public, on fait autant référence à ses fans de base qu’aux auditeurs de NRJ. Et il n’est pas question ici de demander un retour d’ascenseur aux emcees avec qui l’Ecossais a déjà travaillé, mais plutôt de privilégier de véritables voix, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi, si la douce voix du Français Irfane ne semble pas trop à sa place sur « Very First Breath », Miguel et Jhené Aiko se fondent parfaitement dans le paysage. Mais la vraie réussite, le giga plaisir coupable de ce disque, c’est « Warrior », soit un titre qui sonne comme un croisement entre les assauts de TNGHT et les couillonnades de groupes comme Bastille. C’est complètement putassier mais ce sera surtout mon tube de l’été.

Vous l'aurez compris, si la volonté d'HudMo de prendre ses distances avec ses travaux passés le temps d'un album est manifeste, la résultat final le voit quand même finir sa course le cul écartelé entre deux chaises, tiraillé entre sa volonté de perpétuer un héritage et l'envie de montrer de nouvelles facettes de sa personnalité. Ce qui est sûr, c'est que le natif de Glasgow est à l'aise sur bien des terrains. Mais pour son prochain long format, on lui conseille néanmoins de faire des choix artistiques un peu plus tranchés...

Le goût des autres :