La Vie Augmente (Vol.3)

Isha

Zone 51 / A.R.E. Music  |  2020
8 / 10
par Ludo  |  le 20 février 2020

À l’image de la mâchoire squelettique qui orne la pochette, le troisième et dernier volet de La Vie Augmente sera aussi corrosif que ses aînés. Une nouvelle fois, l’impudeur et la vulnérabilité d’Isha seront mises à nues pour nous faire entrer en empathie avec lui. Une nouvelle fois, la catharsis sera partagée et réussie (« J'écris pour guérir toutes mes maladies, j'suis cramé comme journal intime » sur « Idole »).

À la première écoute, on retrouve un Isha particulièrement taciturne : méfiant à l’égard de ses proches au point de couper son portable (« Magma »), mal dans une époque où les ignorants sont plus écoutés que les savants (« Durag ») et préférant l’ombre à la lumière (« Boulot / Baobab »). Démuni face à ses passions amoureuses, c’est avec un humour potache et parfois misogyne qu’il tente de renier les sentiments qui le dévorent. Une telle propension à vouloir se cacher et se préserver d’une société malade qu’on se demande pourquoi il a préféré le durag à la cagoule.

Mais cette misanthropie et cette paranoïa ne sont que de façade, ou au mieux une manière comme une autre de ne pas se laisser envahir par son hypersensibilité. Car le regard d’Isha est aussi tourné vers les autres, que ce soit pour évoquer sur un ton faussement crédule les horreurs des colonies belges au Congo (« Les Magiciens », beaucoup plus subtil que « La Belgique Afrique » de Roméo Elvis) ou pour régler ses comptes avec la coke qui lui a fait autant de mal que de biens à ses proches (« Coco »). Cette nouvelle aptitude à embrasser des thèmes plus complexes et ambitieux tout en gardant la tête froide se conjugue d’ailleurs parfaitement avec son caractère de hustler résilient (« Bad Boys », « Chaud Devant »), soucieux de motiver ses gars à ne rien lâcher même quand la hess semble s’acharner sur eux.

Du côté de la forme, le travail sur les productions est toujours aussi excellent (Katrina Squad est méconnaissable sur « Les Magiciens »). Quant aux featurings, ils sont aussi réussis qu’improbables (« Tradition » avec PLK), quand la filiation n’est pas tout simplement évidente (« Idole » avec le compère Dinos et « Bad Boys » avec le padawan Green Montana). Isha est à l’aise dans un exercice qu’il maitrise et ça se sent, au point que, lassé d’une prod qui ne correspond plus à son humeur du moment, il décide d’en changer et d’adapter son flow au milieu du diptyque « Boulot / Baobab ». Qu’on se le dise, malgré l’apparent virage pop qu’aurait emprunté le rappeur belge selon certains de ses détracteurs, le fil conducteur entre les différents morceaux semble plus évident qu’avant : pas de banger déluré à la « Tosma » ou à la « Oh Putain » cette fois, le propos se veut plus cohérent, épuré, soigné.

Comme son visage de plus en plus décharné qui lie les pochettes des trois projets, Isha semble se délivrer d’une moelle nauséabonde à mesure que sa vie augmente. Toujours aussi authentique dans sa volonté de se tenir éloigné des tendances, toujours aussi sincère dans le partage de ses émotions, Isha semble s’être fait la main avec cette trilogie de mixtapes à la qualité croissante. Une formule en 10 titres parfaitement maîtrisée, qu’il devra tout de même bousculer pour sortir son premier véritable album l’année prochaine.

Le goût des autres :