La nuit du réveil

Oxmo Puccino

All Points  |  2019
6 / 10
par Yoofat  |  le 7 octobre 2019

Il y a assez peu de rappeurs en France à avoir plus de vingt ans de carrière. Certains, comme Booba, adaptent leur son aux tendances, cherchent constamment à apporter quelque chose de neuf, comme s'ils obéissaient à l'une des règles essentielles du personnage de Barney Stinson dans How I Met Your Mother : "New is always better". À l'inverse, d'autre comme IAM n'ont jamais touché à leur recette, cuisinant toujours le cake à la new-yorkaise avant de le couper, et ce quel que soit la tendance. Naturellement, le temps joue un rôle sur la manière dont une musique est reçue, surtout pour le rap qui n'a cure de l'intemporalité. 

Il fut un temps où Oxmo Puccino avait en horreur ce que le rap proposait. Un temps où les textes du Francilien parlaient d'amour au passé et où sa vision de vie traduisait le laid environnant et le froid du dehors. Depuis 10 ans et la sortie de L'arme de paix, album pivot dans sa discographie, Oxmo est retombé amoureux de son art et l'a fusionné avec une variété française presque guillerette, consolidée par Vincent Taurelle, Vincent Taeger et Ludovic Bruni. En dehors de la tendance, certes, mais bien dans son temps. C'est aussi de cette manière que l'on peut qualifier les disques qui ont suivi, du moins jusqu'à La Nuit du Réveil

L'inquiétude était pourtant de mise à la sortie du premier extrait "Peuvent pas" : une trap triomphale, certes taillée sur mesure pour Son Altesse, mais peinant à cogner autant que si elle était exécutée par un véritable spécialiste du genre. Dans la tendance, mais de manière anachronique, c'est un peu ce qui était à craindre. Ladite crainte était même décuplée à l'écoute de "Social club", un titre fiévreux de Caballero & Jeanjass dans lequel Ox' s'invitait de manière presque malaisante. Oxmo Puccino souhaitait-il privilégier l'apparence à la substance, le clinquant à la beauté ?  Allait-il, lui aussi, être une victime de la "tyrannie du cool" théorisée avec brio ici-même ? 

Lorsqu'il a été invité par Lacrim puis par Hamza dans le but d'apporter une narration stylée à leurs morceaux, Oxmo s'est dangereusement approché des rôles "cools" de Morgan Freeman, supposant alors que sa présence n'était qu'un faire-valoir un peu chic, un ornement luxueux à avoir pour que l'œuvre tape un peu plus dans l'œil. Il y a certainement un côté flatteur à être associé au Lucius Fox des Batman de Christopher Nolan, mais ce n'est pas tout à fait le genre de rôle que l'on souhaite pour Oxmo Puccino. Ce dernier se doit d'être un personnage principal évoluant dans sa propre temporalité. Un personnage avec ses propres intrigues et son propre regard sur le monde. Sur "Le nombril", cinquième piste de La Nuit du Réveil, Oxmo réaffirme justement son identité et mêle, avec la maestria qu'on lui connait, son histoire personnelle à la nôtre.

D'autres conteurs seraient tout bonnement ridicules s'ils avaient le malheur de tenter de paraître aussi assertifs et sages qu'Oxmo Puccino. Son intemporalité se nourrit de ces quelques éléments ; des assertions osées, l'amour sous toutes ses formes, de l'humour, une interprétation puissante et une recherche sonore plus vivante que la tendance telle que présentée. Ni passéiste, ni mis à jour. Ox' n'a que le temps comme muse et bâtit son édifice guidé par Chronos, inspiré par les heures qui passent, au rythme qu'il choisit de les narrer. Si les morceaux "fast food" servaient à attiser notre curiosité, la consistance de La Nuit du Réveil est bien digne du Black Jacques Brel. 

Certains pensent (encore) que le rap, c'était mieux avant, d'autres, comme Barney Stinson, pensent que le "New is always better" et au milieu de tout ça, Oxmo Puccino esquive ces considérations depuis plus de deux décennies. Bien sûr qu'il a réussi sa life