Kveikur

Sigur Rós

XL Recordings  |  2013
6 / 10
par David V  |  le 4 juillet 2013

L'expérience vivante de la luxuriance des caractères humains peut être réalisée de manière incroyablement claire lorsqu'on se retrouve à écouter Kveikur, le dernier album de Sigur Rós, juste après le Yeezus de Kanye West. C'est assez grisant d'être témoin d'interprétations si radicalement différentes, en ambition comme en exécution, de la même passion musicale. Loin des turbulences et de l'asphyxie urbaine, les Islandais nous invitent pour la septième fois à rejoindre leur monde de lumière horizontale, de souffle terrien, de présence humaine ramenée à quelques chants dans une langue qui semble venir d'un autre temps.

Le gros problème de Sigur Rós est d'avoir sorti un truc aussi abouti qu'Ágaetis Byrjun au tout début de leur carrière, une foutue réussite qui les a lancés internationalement mais qui a pesé beaucoup trop sur le reste de leur musique. Écrasés par ce succès, ils n'ont pas vraiment su faire évoluer leurs talents évidents ainsi que l'univers qui les rendait si singuliers. On n'osera pas traiter ces petits gars qui rayonnent de dignité d'être des feignasses et des rentiers, mais d'être probablement trop modestes. Une modestie qu'ils combattent sur Kveikur sans jamais vraiment la vaincre.

Dès la première chanson, "Brennisteinn", il est clair que le disque essaie de proposer quelque chose de plus musclé qu'à l'accoutumée. Le rythme est puissant et est clairement chargé de conduire tout l'ensemble musical. Mais si la programmation rythmique est excellente, Sigur Rós cherche quand même à rester sur un terrain connu en accumulant les effets de réverbe, ce qui enlève tout le punch. Suivent plusieurs chansons bien foutues mais ne sachant pas trop comment sortir de l'ornière atmosphérique. Vient "Stormur" qui pourrait être une bonne chanson de rock pour stade si elle allait jusqu'au bout de ses idées : chant romantico-rassembleur, mélodie tenue sur une note de clavier, grosse batterie qui ne lâche rien. Mais de nouveau, la trouille du groupe est trop forte. Peur de faire du bruit, peur d'accepter un format, peur de plaire. La production et l'exécution sont beaucoup trop fluettes pour imaginer soixante mille briquets s'illuminant devant le groupe en délire sur scène, la seule image qui vient à l'esprit est un rassemblement d'une dizaine de personnes dans une grotte humide et mal éclairée.

Et si l'opacité de la langue islandaise pouvait générer un mystère et une attirance pour le groupe à ses débuts, elle pèse de plus en plus sur leur évolution. Ce n'est pas tellement le fait de ne rien comprendre aux textes qui est embêtant, la plupart du temps c'est d'une grande bêtise. Mais plutôt le fait de ne pas pouvoir accompagner Jónsi, le leader de Sigur Rós, en chantant avec lui. La ligne mélodique de la voix sur la chanson-titre "Kveikur" est excellente et donne naturellement l'envie de fredonner. Avec un son plus costaud et des paroles en anglais ce serait un hit. Les membres du groupe sont devant un problème sans solution. Ils aimeraient rester eux-mêmes mais est-ce seulement encore possible alors qu'ils font partie d'une industrie mondiale ?

Quinze ans après les débuts et tous les questionnements que cela a soulevé, Sigur Rós propose un pas en avant. C'est bien mais malheureusement pas assez conséquent. Qu'ils le veuillent ou non, ils sont devenus des stars planétaires et les attentes se situent à ce niveau-là. Peut-être peuvent-ils passer un coup de fil à Kanye pour lui demander ce qu'il en pense et éventuellement lui proposer de produire le prochain opus ?