K. Roosevelt

K. Roosevelt

Def Jam Recordings  |  2018
7 / 10
par Ruben  |  le 3 octobre 2018

Nous sommes dans les collines de Hollywood; la propriété qui nous intéresse n’est pas un de ces manoirs où s’enferment les plus grandes stars. Ici, la villa est modeste, elle a du caractère et porte même un nom: The Tree House. Nous sommes loin de la frénésie du Santa Monica Boulevard. Le jardin est vide, et mis à part deux palmiers qui tanguent au rythme de l’air marin, on n’y décèle aucun mouvement. La piscine n’est plus utilisée depuis des semaines et quelques feuilles mortes flottent à la surface. Tout est calme. Dans la pièce la plus proche, un jeune homme accorde sa guitare et laisse échapper quelques notes. Une légère brise entre par la fenêtre entrouverte, une mouche s’engouffre dans la pièce. Rapidement, l’insecte vole au-dessus de la table de mixage et vient déranger la concentration du propriétaire des lieux. Agacé, Kevin Roosevelt écarte le perturbateur d’un geste sec et brutal, puis se replonge dans la préparation de son premier projet pour Def Jam, le mythique label qui vient de le recruter.

Bercé depuis sa tendre enfance dans la musique – son père est Keb’ Mo’, un chanteur de blues aux 4 Grammys, K. Roosevelt accorde une attention particulière à l’atmosphère qui règne autour de lui lorsqu’il compose et enregistre. Après le timide succès de son single « Do Me Now » en 2013, le chanteur/compositeur/producteur s'enferme dans sa villa hollywoodienne afin de se focaliser sur son premier LP Neon Haze, qui arrivera presque trois ans plus tard, en septembre 2016. Au fil des années, le mystérieux Tree House devient son cocon, un havre de paix dans lequel il se sent suffisamment à l’aise pour laisser parler sa créativité. Cependant, malgré cette éthique de travail irréprochable, Neon Haze passera inaperçu et, après plusieurs années passées chez Interscope Records à atteindre en vain que le succès commercial ne vienne justifier toutes ces heures penchées au-dessus d’une console de mixage, le chanteur de 30 ans décide de sonner chez les voisins pour tenter de relancer sa carrière qui, soyons honnête, tarde à décoller.

Premier point positif de ce nouveau projet chez Def Jam Recordings: sa durée. Sous l’impulsion de Kanye West, l’industrie est indéniablement poussée vers des formats plus compacts, et K. Roosevelt coche ici la bonne case avec un EP de 8 titres. Deuxième nouvelle réjouissante: l’hétérogénéité des différentes couches instrumentales. En effet, K. Roosevelt flirte avec la pop psychédélique de Tame Impala, le R&B expérimental de Frank Ocean, le groove de Dâm-Funk ou encore la neo-soul d’Anderson .Paak. Etrangement, le californien parvient à réunir tous ces éléments dans une poignée de pistes énergiques dont le point culminant est probablement le single « Blinding My Vision ». En parallèle, on ne peut que savourer ces lignes de basses baignées par le soleil californien (on pense à Steve Lacy ou encore Xavier Omär) qui densifient le tout et apportent une cohérence essentielle à l’appréciation globale du projet.

Avec ce produit compact, harmonieux et accessible, il faut maintenant se tourner vers les dieux de l’algorithme afin d’implorer qu’ils soient cléments envers K. Roosevelt - et que quelques-unes de ses pistes se retrouvent dans la bonne playlist Spotify, au bon moment. Avant de dégager Drake du sommet des charts, il faudra également se pencher sur la qualité de ses prestations sur scène, que l’on connait très mal jusqu’à présent – bref, il reste pas mal d'inconnues et une charge de travail conséquente pour la division marketing de Def Jam. Mais au lieu de spéculer sur d'éventuelles trajectoires de carrière, on retiendra avant tout que ce projet éponyme marque un départ nouveau dans la carrière d’un artiste au talent et au sens de la mélodie indéniables.