JVLIVS

SCH

Maison Baron Rouge  |  2018
8 / 10
par Yoofat  |  le 7 novembre 2018

"Ce n'est pas l'auteur qui choisit ses histoires, ce sont elles qui le choisissent". Interviewé à l'occasion de la sortie de son roman Piranhas, le journaliste italien Roberto Saviano (Gomorra, Extra Pure) répond ainsi quand il lui est demandé d'où vient sa fascination pour le monde de la mafia. Ce n'est certainement pas SCH et son producteur Guilty qui diront le contraire. Après une mixtape aux airs d'album et deux albums aux airs de mixtapes, il était temps de remettre de l'ordre dans la discographie de SCH. Après un deuil douloureux, un changement de label et un binôme reformé avec Guilty du Katrina Squad, SCH semble de nouveau sur de bons rails, prêt à devenir ce qu'il "aurait dû être". Seulement ici, le conditionnel passé que Booba utilisait pour la frime est à prendre au sens littéral sur JVLIVS.

Commençons par ce qui saute aux yeux et aux oreilles: la dimension cinématographique du projet, pleinement assumée et notamment incarnée par des interludes. Ecrits par le rappeur toulousain Furax Barbarossa et interprétés par la voix française de Al Pacino, ils rythment et  séquencent un album où tout semble avoir été pensé en amont. Ce n'est évidemment pas la première fois dans l'histoire du rap que l'on reprend les codes du septième art, mais c'est peut-être la première fois qu'on le fait de telle manière: il ne s'agit pas de références habiles comme chez Infinit' sur Ma Vie est un Film. Au contraire, hormis l'inévitable Gomorra, aucune référence à un film ou à une série mafieuse n'est présente car Julien Schwarzer tient particulièrement à brouiller les pistes entre sa réalité et la fiction. Sa plume, plus précise et inspirée que jamais, est l'artisane principale de sa mythologie.

En mêlant les histoires d'ascension dans la hiérarchie mafieuse à son passif de délinquant, l'abondance de dangereux plaisirs du monde de la drogue et le monde de la musique, ou la perte de son père et la remise en question de son mode de vie, SCH brouille, éclaircit, puis densifie une histoire classique qu'il veut ériger au rang de chef d'œuvre. L'ambition est là, et tout cela tient parfaitement en équilibre, aucune partie de la narration ne tombant à plat tout au long de 17 pistes d'une richesse rare en 2018.  

Mais la plus grande réussite de l'album, c'est probablement l'atmosphère méditérranéenne qui habite JVLIVS . Les productions de Guilty ressemblant à une version remasterisée d'obscurs groupes marseillais tels que Coloquinte ou Carré Rouge, on pense à l'underground caverneux plutôt qu'aux clubs de fumeurs cigares ou aux soirées mondaines contées par Rick Ross sur Teflon Don ou Jay-Z sur American Gangster. Le travail sur ce son très organique est là aussi d'une étonnante maîtrise et permet à SCH d'être plus pertinent dans sa proposition musicale. Ces ambiances lui permettent de faire l'état des lieux de sa musique : on y retrouve naturellement des zones délaissées par les politiciens, du sud de la France au celui de l'Italie, de son Aubagne natale à la ville de Naples qui revêt une importance capitale dans son approche artistique. 

Lorsqu'un Etat se permet de délaisser une partie de sa population, celle-ci n'a pas d'autre choix que de créer une société parallèle afin de faire régner l'ordre. Le concept de "mafia" naît de cela, et toute la fascination qu'elle suscite également. "Ce n'est pas l'auteur qui choisit ses histoires, ce sont elles qui le choisissent". 

Le goût des autres :