Jaime

Brittany Howard

Columbia  |  2019
9 / 10
par Gwen  |  le 1 octobre 2019

On a tous déjà vu une scène du genre dans un film. Une réunion d’anciens élèves dans un collège ordinaire, dix ans après les faits. Notre héroïne passe la porte et les conversations s’éteignent. Le vilain caneton, désormais métamorphosé en cygne, fend l’assemblée dans un halo doré, toisant le quaterback devenu revendeur de pickups et la reine du bal devenue poseuse d’ongles. Triomphe intégral.

Cette héroïne, c’est Brittany Howard. Celle-là même qui a mangé ses croûtons avant son pain de mie et qui dort aujourd’hui la tête calée entre quatre grammys. Car bien avant de palper le succès à la tête d’Alabama Shakes, Howard était surtout la jeune fille trop grande, trop ronde, trop noire, trop blanche, trop lesbienne à une période où elle-même l’ignore encore. La jeune fille élevée au milieu d’une casse de bagnoles dans un patelin de l’Alabama (l’état qui est resté figé quelque part entre l’Âge de Pierre et l’Âge du Cuivre), abandonnée par son père peu après le décès de sa grande sœur adorée, Jaime, emportée à treize ans par une forme rare de cancer et qui aura tout juste eu le temps de lui apprendre à se servir d’un piano.

Mais on ne s’attarde pas autant sur son histoire dans le but de traquer la larme de ménagère. Howard se fout de notre pitié et ne saurait d’ailleurs pas quoi en faire. S’il a toujours traversé ses textes d’une manière ou d’une autre, son passé constitue la chair de son premier album solo, créant ainsi l’occasion d’en explorer toutes les aspérités, sans rancoeur et selon ses propres termes. Jaime est une opération minutieuse qui implique de retirer les aiguilles une à une et de laisser filtrer la lumière à travers la passoire. Un petit miracle d’alchimie qui consiste à transformer la merde en or.

Ce qui rend son entreprise plus remarquable encore, ce sont les risques que prend Howard pour la partager. Elle n’a jamais vraiment eu peur d’éprouver ses cordes vocales dans des registres divers et variés, Alabama Shakes couvrant principalement son versant blues alors que son projet Thunderbitch s’occupait de brasser garage, psyché et punk. Ici, il ne s’agit plus de maîtriser le cahier des charges d’un genre en particulier, mais de trouver les sonorités justes qui incarneront chaque fragment de Jaime, que cela passe par une harpe ou un synthé, une bouffée de funk sulfureux ou une ballade d’une pureté à faire chialer Dick Cheney. Brittany s’amuse et se teste. Sa liberté n’a jamais été aussi grande et sa voix aussi belle. Et putain, quelle voix. Une chose qui survole tout et pourrait presque la faire passer pour une expérience génétique entre Prince et Nina Simone.

Alors non, cet album ne contient pas de single, de "Hold On" tubesque qui a sorti un jour Brittany de son trou. Jaime est un tout qui se suffit à lui-même et duquel chacun retiendra son moment de gloire. On n'en demandait pas tant, mais on l'a quand même reçu.