Islah

Kevin Gates

Bread Winner Association / Atlantic Records  |  2016
8 / 10
par Tariq  |  le 14 février 2016

Réjouis-toi Ô peuple de Datpiff.com, Live Mixtapes ou Dirty Glove Bastard ! Ça y est : ton héros, ton champion, Kevin Gates, a mis les pieds dans la cour des grands ! Il a eu droit à son papier dans la rubrique Best New Music de Pitchfork et a écoulé plus de 100.000 exemplaires de son premier album, talonnant ainsi de près le Anti de Rihanna, sorti la même semaine. Autrement dit, l'icône du rap internet, le people's champ, a percé le plafond de verre pour rejoindre les sommets.

Tout a été dit, ou presque, sur le timbre protéiforme de Gates. Il est doté de cette voix unique qui lui permet de passer du storytelling crapuleux sur ses activités dans les faubourgs moites de la Louisiane aux envolées pop romantico-hardcore. Et la presse musicale, tentant d'expliquer les chiffres de vente vertigineux d'un quasi-inconnu, a redoublé ces derniers jours d'articles revenant en détail sur son vécu et sa personnalité hors-normes. 

Pourtant, pour ceux qui le suivent depuis longtemps (comme toi, lecteur du meilleur webzine francophone), ce qui frappe à l'écoute de Islah, c'est l'émergence d'un son Kevin Gates. Cette spécificité, sous-jacente sur ses mixtapes, éclate ici au grand jour. La chaleur et l'éclectisme dégagés par ce premier effort nous amène 10 ans en arrière, à la grande époque du Dirty South.

Les synthés brillants de "Not The Only One", les cuivres derrière le banger "Really, Really" ou la saveur dance de "2 Phones" rappellent, par exemple, la Floride du milieu des années 2000. Cette musique synthétique et luxuriante des albums de DJ Khaled, entre autres. Et ces singles en forme de banquet géant où l'on retrouvait toujours les mêmes invités : T-Pain, Rick Ross, Ace Hood, Lil Wayne ou encore Fat Joe. C'est cet héritage que Gates exploite et modernise tout au long de Islah. D'ailleurs, on voit surgir à plusieurs reprises le fantôme du crooner de Tallahassee dans le chant du Louisianais (sur "Time For That" et "Kno One" notamment).  

L'ambiance festive du Dade County est complétée par des références piochées un peu partout dans le patrimoine du down south : le beuglement de Master P sur "La Familia", les chœurs malsains de la Three 6 Mafia sur "Thought I Heard (Bread Winners Anthem)", ou le sample vocal du "Dillemma" de Nelly sur "Kno One" (Nelly n'est pas techniquement du sud, mais son succès a eu une influence déterminante sur l'émergence d'un rap en dehors de LA et New-York). On pourrait multiplier les exemples, mais ce qui est intéressant c'est de constater à quel point Gates parvient à créer un son qui lui est propre à partir de ce gumbo d'influences. Cela faisait quelques années qu'on avait pas vu apparaître un rappeur sudiste qui sonne résolument street sans être trap.

Ainsi, Islah ne contient pas de tubes imparables ou d'hymnes taillés pour les clubs. Par contre, il est rempli de morceaux puissants, qui grandissent au fil des écoutes. Jusqu'à devenir indispensables. Parfois, c'est un détail qui vous accroche et vous pousse à revenir, comme cette façon qu'il a d'étirer délicatement "performaaaaance" au beau milieu de "2 Phones". Alors, si cet album ne dépasse pas la note de 8 à nos yeux, c'est uniquement parce que cette cohérence se perd un peu dans la deuxième partie du projet, une fois atteint le sommet de "Hard For". Les allers-retours incessants entre ballades amoureuses et couplets marécageux finissent par épuiser l'oreille et font perdre de sa force au propos. 

Au-delà d'imposer un véritable personnage au sein du hip-hop actuel, Islah raconte également une histoire parallèle du Dirty South. Une histoire où Gucci Mane, Waka Flocka puis Future ne seraient pas les vainqueurs. Il trace une route où le minimalisme cynique de la trap music actuelle est remplacé par la chaleur et l'enthousiasme, deux qualités proéminentes lors de l'explosion de cette scène. En cela, ce debut album est une superbe anomalie, une perfect imperfection.  

Le goût des autres :

note : 55/10Antoine