In Other Waters (OST)

Amos Roddy

Amos Roddy  |  2020
8 / 10
par Émile  |  le 26 mai 2020

En 1979 sortait un jeu vidéo nommé Zork. Ce qui est considéré aujourd’hui comme l'un des premiers noms de la grande lignée des RPG (Role Playing Game) avait pourtant un tout autre visage que Skyrim, Kingdom Come ou les récents Assassin’s Creed. En y jouant aujourd’hui, ce qui nous frappe c’est bien la difficulté qu’il impose pour profiter de son immersion. Pourquoi ? Parce que le jeu est exclusivement textuel. « A troll appears in front of you » ; « A large forest stands in the west » ; « You pick up the sword ». Bref, avec les progrès graphiques de ces 30 dernières années, le voyage mental que nécessitait ce genre d’expérience semble bien loin derrière nous. On veut visiter les fonds marins ? On a littéralement un jeu capable de nous faire vivre les fonds marins avec la pépite qu’est Subnautica. Et pourtant, un développeur du nom de Gareth Damian Martin a décidé de créer un jeu dans lequel la plupart des éléments sont tout simplement décrits.

Dans In Other Waters, on incarne une IA peu expérimentée qu’un explorateur d’exo-océan a trouvée dans une base abandonnée. Grâce à une vue cartographique et des indications numériques, le but est de l’aider à retrouver son chemin et d’en apprendre plus sur les étranges formes de vie qui peuplent les eaux de cette planète. Comment un joueur ou une joueuse de 2020 pourrait-il/elle bien retrouver la psychologie d’un adolescent de 1979 et trouver son compte sensoriellement dans un jeu dont le détail des images se façonne dans notre esprit ? Au-delà d’un gameplay très équilibré, de la personnalité du scientifique et des tableaux minimalistes auxquels finit par ressembler la carte que l’on a à l’écran, la réponse se trouve dans la bande originale.

Pour donner pleinement vie à In Other Waters, Jump Over The Age a fait appel à Amos Roddy, déjà bien implanté dans la musique de petits RPG indépendants, avec un cahier des charges qu’on imagine pas si simple et une finalité à faire rêver tout musicien : voilà notre jeu, mettez-nous littéralement « in other waters ».

Si Amos Roddy y est parvenu, c’est en mélangeant savamment ce que l’imagination collective positionne musicalement autour du thème aquatique et ce que le gameplay du jeu se devait d’imposer à un joueur incarnant une intelligence artificielle. Conçu comme un disque d’ambient / new age, la bande originale du jeu en reprend également les motifs littéraires : « Symbiosis », « A New Life », ou encore le très autechrien « Gliese677cc ».

Hommage à toute la lignée de la musique électronique comme fonds diffus depuis Brian Eno, hommage à l’histoire de la musique vidéoludique grâce à une synthèse très FM ressemblant aux OST des années 1980, tout fonctionne à merveille sur le déroulement d’un jeu qui oscille entre des phases très répétitives et des découvertes somptueuses. Ce sont les nappes des synthétiseurs qui donnent cette impression d’immersion dans un océan inconnu, et qui modélisent les descriptions des spores et des crustacés de cette planète. Lors des passages nocturnes, c’est « Into The Bloom » et ses basses analogiques qui permettent de ressentir magnifiquement cette tension qui a toutes les raisons d’être présente, mais qui n’aurait jamais pu se manifester. C’est également la musique de Amos Roddy qui permet de marquer la coupure entre les phases d’exploration et les phases de préparation dans les bases. On s’y sent alors coupé du danger, loin de cette exoplanète dont l’exploration nous échappe à mesure qu’on pense la maîtriser.

Hors du jeu, ce qui est aussi un critère important pour juger de la qualité d’une bande originale, In Other Waters (OST) s’écoute très différemment, mais ne fuit pas la narration. Sans les images, on y retrouve cette sensation de plénitude organique et d’étrangeté qui flottent plus évidemment dans le jeu. On sous-estime très fortement l’influence de la musique sur les sensations de jeu, notamment visuelles, et il est probable que devant créer une atmosphère capable d’illustrer un monde vu par une IA, Amos Roddy ait eu la lourde tâche de le montrer à tout le monde. Mission complete.