I'll Be Your Girl

The Decemberists

Capitol Records  |  2018
4 / 10
par Alexis  |  le 10 avril 2018

Si notre ligne éditoriale plus imprévisible que Jean-Vincent Placé après trois Jägerbomb nous autorise à écrire sur tout et n’importe quoi, on évite de trop vous abreuver de saillies politiques, réservant ces envolées pour les repas de famille dominicaux. Parfois malheureusement, tel le marteau de la réalité sur la tarte aux pommes de nos idéaux, l’existence nous revient en pleine face avec la violence d’un Black Mamba vengeur. Ainsi depuis un an et demi, tout bon féru d’indie US voit passer quasi quotidiennement brûlots et pamphlets incendiant le règne de Donald Trump. Les Decemberists n’ont donc surpris personne avec la diatribe "Severed" annonçant I’ll Be Your Girl, leur huitième album. Au niveau de l’instrumentation en revanche, voir Colin Meloy et ses sbires se parer des guitares bravardes et d’une batterie martiale pour masquer des claviers bien cheapos était plus inattendu. Les natifs de Portland livrent ici leur travail le plus enthousiaste, mais aussi le moins subtil, aboutissant à une étrange plongée dans le kitsch le plus sucré.

Pourtant en quinze ans, Colin Meloy a prouvé que son songwriting pouvait fonctionner sur tout type de format. Après les adaptations de contes japonais ou l’opéra-rock, les derniers développements du groupe lorgnaient plutôt du côté de The Smiths ou R.E.M. . En 2015, leur brillante galette avait même abandonné toute référence à leurs fables d’antan pour adopter un ton bien plus terre-à-terre. Ce CV versatile, qui, partant de contes médiévaux et d’accordéons, a amené les Decemberists à un statut de groupe important et influent, mérite un respect total. Mais ne nous y trompons pas: I’ll Be Your Girl est très loin d’être de la même trempe.

La faute déjà à une écriture en berne, où la subtilité a été remisée au placard. "We All Die Young" en est un parfait exemple: non, rameuter tous les gamins du bâtiment pour les faire chanter que la Mort nous cueille tous avant l’heure n’est pas une ironie mordante sur la réalité. C’est d’une lourdeur digne d’un Liam Gallagher name droppant ses modèles des sixties à chaque refrain. Non, l’excuse d’un quelconque revival n’excuse pas les chœurs éreintants et criards de "Your Ghost", qui aurait pu être une belle chevauchée comme le fut "Cavalry Captain" sans cette fin irritante. Et surtout non, lorgner vers un mouvement ouvertement pop n’exempte pas d’écrire des chansons qui vont quelque part, la platitude des "Tripping Along" ou de "Starwatcher" ne peut être sauvée par trois envolées de clavier daté.

Cette étrange immaturité se retrouve dans la plume de Meloy. Cherchant un style direct, le quarantenaire tombe dans le piège des lamentations dès le grandiloquent "Once In My Life". Le décalage créé par le ton enjoué de ces jérémiades, rappelé dans la polyphonie beaucoup trop répétitive de "Everything Is Awful" est bien trop évident pour attirer autre chose qu’un soupir las. Mentionnons aussi ce refrain de "Sucker’s Prayer", emmêlé dans un pathos sans aucun recul, et surtout tellement triste quand il est comparé à la finesse drôle et touchante d’un "Philomena" sur le précèdent What A Terrible World, What A Wonderful World.

Cessons là l’inventaire, I’ll Be Your Girl est une sortie de route, mais cela ne doit pas condamner les Decemberists aux oubliettes. Déjà parce que la fin de l’album sauve la partie: grâce à un "Rusalka, Rusalka/ The Wild Rushes" épique, les ramenant à leurs premières oeuvres et surtout au morceau-titre clôturant la galette. Mordant, drôle, ironique, utilisant les chœurs et claviers pour intelligemment rehausser une mélodie folk très catchy, "I’ll Be Your Girl" prouve que les Decemberists ont encore des choses pertinentes à raconter. Et surtout, le groupe a déjà diversifié ses projets, s’entichant d’Olivia Chaney pour créer Offa Rex et accoucher d’un bel album de reprises de vieille folk anglaise en 2017, ou collaborant avec Lin-Manuel Miranda sur un très bon "Ben Franklin’s Song" pour la comédie musicale Hamilton. Il revient maintenant à Colin Meloy de trouver la bonne formule pour adapter son écriture sur un album plus produit et poli, et ne pas répéter une telle déconvenue.