III

Moderat

Monkeytown Records  |  2016
7 / 10
par Hugo  |  le 8 avril 2016

"La musique comme remède aux peines du cœur : arlésienne post-moderne ou réalité ?".

C'est parti, vous avez quatre heures. Pour répondre à cette colle, je ne choisirai pas l'angle de la dissertation mais plutôt celui du cas pratique expérimental.

Le sujet : moi-même, 29 ans, chroniqueur junior à Goûte Mes Disques et tout fraîchement ravagé par une énième nymphe névrosée au moment où notre rédacteur en chef, sans pitié, me demanda de chroniquer l'album qui va suivre.

L'angle d'attaque : III, le dernier LP de Moderat, le Gogeta de la scène électronique en quelque sorte, à savoir le juste milieu parfait entre l'electronica sensible d'Apparat et la bass music subtilement brutale de Modeselektor.

Au moment de poser pour la première fois mes oreilles sur III, j'ai repensé à cette scène mémorable d'Eternal Sunshine of the Spotless MindJim Carrey, le cœur en miettes, aspergeait tragiquement le spectateur de ses sanglots au son de la reprise du non moins lacrymal "Everybody's Got to Learn Sometime" des Korgis par Beck. Si la cinégénie des meilleurs titres du patrimoine musical déprimant n'est plus à prouver, peut-on pour autant dire que la musique a le pouvoir, pour ses auditeurs meurtris, d'adoucir les cœurs ?

Courageux mais pas téméraire, ce n'est donc pas avec Radiohead, ni avec Nick Drake que j'ai pris le risque d'exposer mon âme fraîchement froissée par des nuits entières de frustrations, de disputes, de doutes, de résignations puis par l'atroce manque de l'être aimé. Bien que conscient du potentiel déprimant lié à la présence ici d'Apparat et gardant en mémoire le fait que les fulgurances de Moderat ("A New Error", "Rusty Nails", "Seamonkey", "Last Time"...) s'apparentaient plus au chant du cygne qu'à la chanson paillarde, je comptais bien sur les vibrations abyssales propres au trio berlinois pour anesthésier mon système nerveux.

C'est donc avec une certaine hardiesse que je lançai la lecture. Trois quarts d'heure plus tard, c'est en me laissant perplexe et désappointé qu'elle prit fin, un peu groggy pas tant en raison de mes peines de cœur qu'en raison d'une deuxième moitié d'album soporifique, plombée par des morceaux qui n'en finissent pas.

Les chœurs vainement épiques de Sascha Ring semblent ici ne plus trop savoir où aller et ce n'est pas "Animal Trails", la (plutôt ratée) parenthèse bruitiste de l'album, qui arrive à lui donner un second souffle. Car heureusement, premier souffle il y a. Bien qu'aucun titre de la première moitié de III n'égale les moments de bravoure susmentionnés, on constate ici une affirmation plutôt intéressante et cohérente du virage pop déjà amorcé avec II, notamment sur "Running" et "Finder". Quant à "Reminder", qu'on avait accueilli avec une légère circonspection il y a quelques semaines, il prend finalement tout son sens au cœur de l'œuvre intégrale, se révélant comme son inattendu pinacle.

Pour en revenir à mes états d'âme de babtou fragile, à au moins deux reprises ("Eating Hooks", "Ghostmother"), le groupe tricéphale a réussi à viser dans le mille en venant, avec sa mélancolie poisseuse et sa production éthérée, saupoudrer de sel mes plaies à vif. Et c'est là que III s'est présenté comme un choix finalement bâtard de bande son de détresse amoureuse, tant l'influence un brin chouineuse d'Apparat semble avoir ostracisé l'identité originelle plutôt légère du tandem de Modeselektor.

Pour conclure et répondre à la question qui ouvrait cette chronique, je dirais que ni Moderat, ni aucun artiste ayant foulé le sol de cette planète n'est en mesure, par l'unique force de son expression, de panser efficacement les plaies du cœur de ses auditeurs. Toutefois, à défaut de parvenir à exorciser le deuil des illusions perdues, la musique a le pouvoir de sublimer la peine en développant ses attributs cathartiques. Malgré cet apport potentiellement salvateur, le travail de résilience repose uniquement sur les épaules de l'auditeur. Reste donc à connaître les vraies raisons qui nous poussent à parfois nous faire du mal au son de ces complaintes modernes. Et à ce titre, c'est dans le culte "High Fidelity" que John Cusack nous pose une autre colle : "Did I listen to pop music because I was miserable? Or was I miserable because I listened to pop music?" C'est reparti pour 4 heures.

Le goût des autres :