I Told You

Tory Lanez

Universal Music Division Polydor  |  2016
6 / 10
par Tariq  |  le 20 septembre 2016

Ah Toronto ... Cette périphérie du hip hop américain devenue, en quelques années, la nouvelle coqueluche de l'industrie. Tout ça à la force du poignet d'un seul homme, ou presque, l'inévitable Drake, qui a imposé, avec les têtes pensantes de son think-tank OVO, sa ville et son esthétique à l'ensemble de la pop music mondialisée. Maintenant que les projecteurs sont braqués sur la mégalopole canadienne, deux choix s'offrent aux artistes locaux désireux de se faire connaître : tenter d'intégrer la machine OVO, et bénéficier de l'aura de l'auteur de "Hotline Bling" - au risque de se voir confiner à un obscur rôle de ghostwriter, ou alors, se construire en dehors du tout-puissant October's Very Own

Tory Lanez, lui, a essayé les deux. Dans un premier temps, il invective le 6 God : en 2010, il propose de mettre 10 000 dollars sur la table que ce dernier jette une oreille à sa musique. Chou blanc. Le jeune Tory change alors son fusil d'épaule : fini le copinage, il veut tuer le père. En décembre 2015, il titre sa mixtape The New Toronto. Mais Drake, dont l'instinct politique est au moins aussi développé que son sens musical, a compris toute l'ambivalence des nouveaux venus du 6 vis-à-vis de sa personne : "All you niggas from the New Toronto wanna be me a little", le reprendra-t-il de volée dans le morceau "Summer Sixteen".  

Ainsi, la seule raison d'être de Tory Lanez est de devenir aussi big que Drake. Problème : ses ambitions démesurées sont brutalement ramenées à la réalité par son manque patent de personnalité derrière le micro. Sur le papier, il pourrait être un Kevin Gates du Nord : il chante aussi bien qu'il rappe, écrit ses propres morceaux et mets même la main à la production. Dans les faits, il fait plutôt penser à un Travi$ Scott du pauvre.  S'il parvient assez bien à introduire un souffle épique à sa musique, l'ombre de ses modèles plane trop souvent au dessus de ses morceaux : on reconnaît les vocalises empruntées à Fetty Wap sur le par ailleurs excellent "to D.R.E.A.M", le flow enroué de Kendrick sur la deuxième partie de "4am Flex" ou la trap d'écorché vif de Future sur "Dirty Money". Le pire étant atteint quand Tory singe son idole/némésis Drake : "Loners Blvd", est un copier-coller, dans la forme et dans le fond, de "Look What You've Done" présent sur Take Care

A force de vouloir prouver au monde entier qu'il peut faire des singles comme toutes ces stars qu'il admire, le canadien donne l'impression de ne pas y croire tout à fait lui même, d'être obligé de se travestir pour y parvenir. I Told You voit ainsi défiler une dizaine de Tory différents, jusque dans sa voix, rauque quand il joue au dur, montant dans les aigus de manière démesurée sur ses tracks plus radio-friendly. Si ce premier album constitue une excellente démonstration des multiples possibilités du canadien, on ne parvient à aucun moment à discerner qui il est vraiment. Sensation Ô combien étrange pour un LP construit comme une autobiographie en musique, avec storytelling et interludes ad-nauseam

Les rares fois où Tory parvient à insuffler quelque chose de personnel dans ses morceaux, le résultat est brillant : l'ambiance funeste du dyptique "I Told You / Another One" - sorte de "Makaveli" pt. 2, l'électro-pop acoustique de "Cold Hard Love" ou la virée caribéenne de "Luv" sont des franches réussites. Au delà de ces quelques moments convaincants, nous avons entre les mains les démos d'un songwriter, doué certes, mais auquel il manque le supplément d'âme qui le ferait rentrer dans la cour des grands. Tout cela étant dit, il y a quelque chose de fascinant à écouter le gamin de l'Ontario se débattre pendant près d'1h30 pour nous persuader de ses qualités de pop star. Ce voyage au coeur du culte de la personnalité, au royaume du "moi je, moi je", en dit suffisamment long sur le rap en 2016 pour valoir l'écoute.