I Am Easy To Find

The National

4AD  |  2019
8 / 10
par Maxime  |  le 20 mai 2019

Au cours de la première décennie des années 2000, la carrière de The National était celle d’un obscur groupe indépendant, sortant leurs premiers disques sur leur propre label et s’efforçant de percer sans faire de concessions. La décennie suivante les as vu se débarrasser de leurs oripeaux de héros souterrains pour flirter avec le statut de rock stars pour finalement l’embrasser à travers des albums plus léchés, incarnant progressivement une institution du bon goût. Il s'agit là d'un parcours sans fausse note qu’on ne peut que souhaiter à toute formation souhaitant réussir dans la musique sans vendre leur âme. Arrivé à ce stade, quelle est la suite, comment se réinventer sans refaire les mêmes choix artistiques ? Sans aller jusqu'à proposer leur Kid A, les natifs de Cincinnati réalisent avec I Am Easy To Find le mouvement le plus important de leur carrière.

La première chose qui saute aux oreilles à l'écoute du disque est la mise en retrait du chanteur Matt Berninger au profit de nombreuses voix féminines, dont celles de Sharon Van Etten, de Lisa Hannigan (ancienne complice de Damien Rice), ou encore de Gail Ann Dorsey (qui fut vocaliste et bassiste pour David Bowie de 95 à la fin de sa vie), pour ne citer que les plus connues. Cette quasi-disparition par intermittence du timbre grave qui fait la signature du quintet souligne s’il le fallait l’importance de Bryce Dessner, dont le rôle gagne en importance disque après disque. Celui-ci a orchestré l’album de bout en bout, faisant intervenir jusqu’à deux orchestres sur un même morceau. Son épouse Mina Tindle fait également partie des intervenantes sur le magnifique "Oblivions", l’un des sommets de l'album où Berninger s’efface complètement pour se cantonner aux chœurs.

Ceux qui suivent le groupe depuis ses débuts vont avoir une impression très étrange : jusqu’à maintenant on reconnaissait une chanson de The National à la batterie syncopée de Bryan Devendorf, qui servait à introduire le feulement de Berninger. Ici, on a l'impression de perdre pied, nos habituels repères s’estompant au profit de voix nouvelles et d’arrangements subtils. Désarçonnés, on retrouve néanmoins les sons électroniques qui faisaient la beauté de Sleep Well Beast il y a à peine 18 mois - d’ailleurs plusieurs des nouveaux titres ont été écrits à la même période. Mais là où son grand frère n’hésitait pas à faire parler la poudre (on se souvient du riff de "The System Only Dreams in Total Darkness"), I Am Easy To Find articule son propos dans un territoire apaisé, comme si le groupe avait mis un voile sur ses accents les plus durs, au risque par moment de gommer les aspérités. Rare exception à cela, "Rylan" est une piste jouée en concert depuis l'époque High Violet, fan favourite qui ramène le groupe quelques années en arrière.

Plusieurs interludes sont chantés par le Brooklyn Youth Chorus, autre nouveauté puisque jamais en sept albums The National n’avait inclus des respirations entre les morceaux. Cela permet de souffler le temps d'un disque long (près de 65 minutes), ce qui est là aussi inédit pour les Américains dont les galettes n'avaient jamais dépassé l'heure. En interview, The National insiste beaucoup sur le fait que le disque a été composé comme le compagnon d'un court métrage de 25 minutes, joli film en noir et blanc suivant la vie d'une femme à toutes les étapes de sa vie, et réalisé par Mike Mills. S'il faut plusieurs écoutes pour rentrer dans l'album et en saisir les nuances, la place que les chansons prennent dans le film permet de mieux les imprimer, et les deux œuvres sont réellement complémentaires. Est-ce à dire que la singularité d'I Am Easy To Find restera un moment unique pour The National ou préfigure-t-il une carrière régénérée ? L'avenir nous le dira, d'ici là on peut savourer une collection de chansons gracieuses et lumineuses.