Hiss Spun

Chelsea Wolfe

Sargent House  |  2017
8 / 10
par Michael  |  le 9 octobre 2017

Que l’on apprécie ou pas la musique de Chelsea Wolfe, il est une chose sur laquelle tout le monde s’accorde: le paradoxe de son succès. Trop goth pour les rockeurs vegan, trop calme pour les metalleux puristes, trop rock pour les folkeux à barbe, trop mainstream pour les fans d’indus. Bref, l'Américaine est invariablement "hors cadre".

Dans ce contexte, sortir du carcan de la diva goth dans lequel on aurait pu la voir enfermée est déjà un bel exploit. Ceci étant dit, d’autres plus malins et moins sectaires iront pointer du doigt dans cette musique une affection qui ne peut être que forcée, un maniérisme qui les insupporte, sans être capable de voir tout ce que ce genre de jugements dévoile de condescendance petite bourgeoise. Et cela ne changera sans doute pas avec Hiss Spun, peut-être l'album le plus radical de Chelsea Wolfe à ce jour.

Chelsea Wolfe est une personne que l’on devine pudique, produisant une musique ultra-sensible, et c’est finalement peut-être cela qui en dérange plus d’un, plus que les oripeaux et le décorum décrié. Chelsea Wolfe c’est pourtant quelqu’un qui vient régulièrement discuter avec son public après un concert, quand d’autres jouent la carte d’une proximité de façade sur les réseaux sociaux sans jamais oser se mêler à la plèbe.

Et vu le caractère de la Californienne, Hiss Spun a dû être un disque particulièrement éprouvant à enregistrer et encore plus à défendre sur scène. Habituée aux allusions, aux métaphores et aux ellipses dans ses textes, Chelsea Wolfe opte ici pour des textes frontaux : pas besoin de lire entre les lignes pour savoir de quoi il retourne. Pour une explication plus complète on vous renverra aux déclarations de la principale intéressée, qui on le sent bien, a eu besoin d’expurger de manière plus directe que par le passé ses vieux démons. Point de chiqué donc ici mais une matière brute à traiter, pour laquelle le fait d’avoir convié Kurt Ballou aux manettes ne prend que plus de pertinence.

Comme nous l’avons évoqué plus haut Hiss Spun n’est pas un album de rupture, mais se situe dans la trajectoire de Abyss, c’est-à-dire tout aussi brut et travaillé dans sa mise en son, la contribution de Ballou se faisant surtout sentir dans une certaine épure au niveau des guitares C’est particulièrement valable pour le début de l’album qui dégage une forte odeur de soufre. On y entend les titres les plus directs jamais écrits par l'Américaine, dans lesquels toute la puissance sonore se trouve contrebalancée par ce chant plus proche dans l’esprit des mélopées de Julee Cruise que de Glen Benton. C’est là toute la particularité de la musique de Chelsea Wolfe: faire le un grand écart permanent entre acidité sonore et inquiétante douceur du chant.

On se réjouit également de constater que les avancées électroniques déjà entrevues sur Pain Is Beauty sont toujours au programme, ce qui nous permet de dire que si Chelsea Wolfe décide un jour de laisser tomber les guitares, on n'aura pas trop de soucis à se faire. Même sur un terrain de jeu qui n'est pas celui qu'elle maîtrise le mieux, elle reste bien plus pertinente qu’une Zola Jesus sur le retour. Là où cette dernière consacre désormais beaucoup trop d’énergie à emballer le concept plutôt que de soigner le fond du propos, Chelsea Wolfe creuse un sillon électronique certes plus modeste mais sait faire sien des outils et une palette sonore qu’elle met toujours au service de mélodies qui y trouvent une expression tout à fait pertinente. Et c'est une remarque que l'on peut appliquer sur l'ensemble des chansons cet album qui ajoute une nouvelle pierre à l'édifice d'une carrière qui a une sacrée gueule.  

Le goût des autres :