Heavy Is The Head

Stormzy

Atlantic Records UK  |  2019
6 / 10
par Jeff  |  le 13 décembre 2019

C’est un des paradoxes de notre époque : dans des sociétés qui ont peur du vide, le moindre espace se doit d’être occupé, comme pour éviter l’ennui ou une saine introspection dont la seule issue serait probablement une prise de conscience de l’inanité de la situation.

Pourtant, à trop chasser le vide, on en créée encore plus. Il suffit de regarder la télé pendant plus de 20 minutes pour prendre conscience de l’ampleur du désastre. C’est certainement dans ce contexte de peur du vide que Proximus TV a décidé de programmer de vieux matches de foot. Et par vieux, je pense à ce Standard - Anderlecht de 2010 diffusé hier soir. Ayant mieux à faire, j’ai rapidement zappé, non sans être avant cela tombé sur la frimousse d’un certain Romelu Lukaku. À l’époque de cette douloureuse tatane sur les terres rouches, Big Rom était déjà un titulaire incontestable, un futur grand et l’attaquant le plus redoutable de la Jupiler League. Tout ça à 17 ans seulement.

Si l’on prend l’exemple d’un footballeur pour évoquer le nouvel album de Stormzy, c’est moins pour la troublante ressemblance physique entre les deux hommes que pour les similitudes qu’évoquent leurs parcours respectifs. Le Lukaku de 2010, c’est le Stormzy de Gang Signs & Prayer, un premier album sur lequel il affichait déjà un talent insolent et une présence hors du commun, qui faisait de lui le prince héritier du grime, et surtout la voix qui devait porter le genre dans les sphères réellement mainstream – ce que Skepta ou Wiley ne sont jamais parvenus à faire. Le Lukaku de 2019, c’est le Stormzy de Heavy Is The Head : un artiste qui a pris le temps de soigner son développement (presque 3 ans séparent les deux disques, autant dire une éternité) et dont on prend aujourd’hui en pleine tronche l’évolution – en bien il s’entend.

Car si vous teniez déjà en très haute estime le Stormzy de 2017, apprêtez-vous à sortir votre plus belle collection de superlatifs au moment d’évoquer un MC qui éclabousse le disque de son magnétisme : en présence et en technique, Stormzy a fait plus que franchir un cap, il a atteint son meilleur niveau, à l’image d’un Romelu Lukaku qui tyrannise les défense de Serie A avec un sang-froid et une efficacité incomparables. Aussi à l’aise dans l’exercice du banger pour banlieusards désœuvrés et ienclis encanaillés que dans celui de la collaboration avec Burna Boy et Ed Sheeran. Et c’est là qu’on touche à l’élément le plus problématique du disque : tout ce qui touche à son hyper-médiatisation.

Si la sortie du disque a été précédée par la collaboration avec le rouquin le plus streamé de l’histoire de YouTube, c’est surtout ses singles les plus “turn up compatibles” qui ont été balancés en éclaireur, à raison d’ailleurs : il fallait blinder la street cred d’un artiste que certains ne manqueront pas de villipander pour le gringue qu’il fait aux playlists les plus consensuelles de Spotify. Mais le teasing ne reflète pas vraiment le produit fini : si "Pop Boy" ou (surtout) "Handsome" chatouillent les sommets atteints sur "Vossi Bop" ou "Wiley Flow", les gospels modernes (dont certains sont impeccables, comme "Crown") et les titres plus proches de la pop urbaine que du grime pur et dur ramènent Heavy Is The Head vers ce plus petit dénominateur commun propre à ces disques qu’on souhaite fédérateurs.

Si on peut déplorer la démarche, il ne fait aucun doute que le soin apporté aux compositions et le charisme de Stormzy devraient suffire pour faire de Heavy Is The Head un prétendant aux awards en tous genres, un Empire du milieu qui aura droit à sa petite dithyrambe dans la presse spécialisée, dans les grands quotidiens et dans les magazines féminins. Seule ombre au tableau? On peut imaginer que l’armada de communicants chargée de préparer l’invasion auraient rêvé d’une défaite des conservateurs aux élections d’hier, faisant de "Vossi Bop" et son fameux ‘fuck Boris’ l’hymne d’une génération qui prend son destin en main. Pas de bol pour eux, tel le Standard de 2010, le parti travailliste a subi une raclée historique. Mais que Stormzy dorme sur ses deux oreilles : ce n’est pas BoJo ou le Brexit qui viendront perturber ses rêves de domination. La couronne est peut-être lourde, mais les épaules sont particulièrement solides.

Le goût des autres :