Heaven Is Over

Bullion

Friends Of / Jagjaguwar  |  2020
9 / 10
par Émile  |  le 2 novembre 2020

Peut-être que c’est ça, vieillir. Devenir insensible à la « Grande Histoire » : les individus illustres, les artistes qui ont tout changé, le culte « du » titre qui a tout lancé. Vieillir dans un bon sens hein, celui de l’assouplissement des bons blasés. S’écarter des sentiers qui semblent tracer une ligne bien droite du passé au futur, rester de marbre devant ceux qui finiront en pierre, et s’arrêter pour de bon en se nichant au creux de ceux et celles qui n’ont jamais eu l’intention – ou l’occasion - de se faire encadrer le portrait.

Quand on parle des « électrons libres », on s’imagine toujours des musicien-nes qui auraient une trajectoire déviant plus ou moins de la direction centrale, pas dans le sens de la pop, mais bien dans celui de ces artistes dont on dit qu’ils ont dicté les règles de leur époque et de celle qui allait venir après eux. En fait, avec une discographie comme celle de Bullion, cette distinction-là n’a même plus de sens. Depuis 2008, l’évolution de sa musique et la construction de son identité sonore s’apparentent plutôt à une non-trajectoire, celle d’un type qui s’est juste assis sur le bord du chemin en se demandant pourquoi tout le monde continuait d’avancer.

Pas que Nathan Jenkins soit un ascète ayant coupé tout contact avec les grandes figures de son époque : que ce soit avec Metronomy, Myd ou David Byrne, le Britannique a son nom inscrit sur quelques galettes connues. Et même en son nom, il y a eu le petit « tube » qu’a été « Blue Pedro », une gigue délirante sur fond de dance, qui, bien qu’elle soit peu représentative de sa musique, retranscrit bien toute la tendresse et l’humour qu’on y trouve.

Sur son dernier EP, Heaven Is Over, Bullion livre donc un quart d’heure de somptueuse dérive, tantôt s’amusant de sonorités électroniques de la précédente décennie, tantôt se laissant aller au romantisme d’un John Cale ou d’un Ariel Pink. Toujours pop, jamais attendu, toujours doux, jamais percutant. C’est peut-être sur « Yawn » que l’on comprend le mieux cette simplicité et cette sincérité avec laquelle il travaille. C’est qu’il y a tout de même quelque chose de très décalé, à sortir des titres comme « Strike A Light » en 2020. Mais si on se permet de parler de « simplicité » dans sa façon de pondre des titres qui lui correspondent à l’heure où potentiellement pas grand-monde n’en veut, c’est pour insister, à côté, sur la précision des productions. Le travail des synthés, la pertinence de la guitare et le mix final donneraient déjà une raison suffisante pour se mettre l’EP en boucle.

À côté de ça, Heaven Is Over, c’est aussi cette bonne humeur, cette nonchalance avec laquelle des choses tristes sont perçues. On s’y sent rassurés, comme si le temps s’était arrêté au lever de soleil après la meilleure soirée de notre vie. Alors, le paradis, c’est fini ? Certes, mais le tout est de se l’annoncer à soi-même comme une bonne nouvelle. La possibilité d’embrasser l’éphémère, de se soustraire à toutes les conséquences autres que celles qu’on ne sera pas là pour voir. Se faire l’évangéliste de sa propre finitude. Contrairement à ce qu’on dit très souvent, la fin de la quête d’intemporalité, c’est peut-être le début de l’art.