Guilty Species

Jessica93

Teenage Menopause Rds  |  2017
8 / 10
par Michael  |  le 14 novembre 2017

On avait quitté Geoffrey Laporte au bord d’une départementale, le cul posé sur une vieille Citroën Visa jaune canari, arborant un sourire narquois qui semblait déjà dire: « attendez de voir ce que vous allez voir bande d’enfoirés ! » Il aura juste fallu attendre trois ans pour voir arriver ce nouvel album. Et dès la première écoute le constat est clair: Guilty Species s’impose comme l’album de la confirmation - explosion - maturité. En même temps, on s’y attendait un peu vu la qualité des deux premières titres balancés en éclaireur, « R.I.P. In Peace » et « Mental Institution ».

Tous les ingrédients de la mécanique de Jessica 93 sont réunis sur le disque: lignes de basse titanesques, guitares acides mais mélodiques, et rythmiques implacables qui font parfois penser au monstre Godflesh. Alors qu’est-ce qui change et qu’est-ce qui fait que l’on se dit d’entrée que le meilleur one-man band de France et de Navarre a changé de braquet avec Guilty Species ? Cela tient essentiellement à trois choses.

Les mélodies pour commencer: elles sont bien plus présentes, plus claires, plus évidentes. C’est particulièrement notable au niveau du chant, qui se veut plus audible et décomplexé. Mais c’est aussi valable pour les guitares. Les lignes mélodiques sont directes, les riffs efficaces sans être simplistes,  et on a souvent plusieurs harmonies et contrepoints simultanés dans les morceaux, ce qui apporte une richesse et une profondeur supplémentaires.

La production ensuite. Elle est claire et limpide, chaque instrument s’entend et se déploie avec force et dynamisme : les rythmiques jouent clairement la profondeur, tandis que les lignes de basse ont gagné en intensité. Quant aux guitares, elles tranchent sur le reste en apportant soit le type de lignes mélodiques qui ne vous sortent plus de la tête, soit des riffs qu’on croirait tous droits sortis du Nirvana période Bleach.

Enfin le dernier détail (et pas des moindres) c’est la qualité des morceaux. Par le passé, sur Who Cares par exemple, Geoffroy Laporte jouait beaucoup sur la répétition et l’empilage de couches, technique qu’on peut certainement attribuer à sa grande expérience du live en solo. On sentait déjà un infléchissement de cette tendance sur Rise pour des titres qui tiraient plus vers des structures classiques. Est-ce le fait d’avoir tourné depuis Rise avec un groupe qui a donné à notre homme l’envie d’accoucher de titres moins introspectifs et plus percutants ? On peut légitimement se poser la question au vu du résultat.

Car avec Guilty Species, on est complètement rentré dans des structures conventionnelles sur lesquelles Geoffroy Laporte a réussi à poser et assumer des mélodies très fortes, et surtout très immédiates - on pense encore au talent qu’avait Nirvana pour poser des pop-songs ultra efficaces. On pourrait cependant vous voir sourciller en sous-entendant que Jessica 93 rentre dans le rang après quelques albums qui auront marqué le petit milieu underground françouze. Non, pas du tout. Jusqu'à preuve du contraire, écrire des chansons et vouloir un son plus propre n'est pas la première étape vers le côté obscur de la force. Si vous en doutiez encore, filez écouter « French Bashing » ou « Bed Bugs » et vous verrez que le groupe n’a rien perdu de sa noirceur et de son pouvoir de nuisance. 

On pourrait par contre se demander pourquoi l'artiste a réussi à cristalliser autour de son projet une adhésion et une attente aussi fortes en quelques années. Bien qu'il ait écumé toutes les scènes, squats, et bars de l'Hexagone pour y gagner à la force du poignet une place complètement légitime, cela va au-delà de ça. On sent que Jessica93 se pose avant tout les bonnes questions, ou qu’en tous cas il ne se pose pas trop les mauvaises. Là où les groupes de millenials s’empêtrent souvent dans des postures et des plans carrières aussi vains que présomptueux, on sait depuis longtemps que ce qui a toujours porté la musique de Jessica 93 c’est l’envie de jouer, de partager sans cacher des influences qui, si elles sont évidentes, n’étaient à ses débuts pas forcément aisées à assumer. D’où notre joie de voir ce projet auquel on croit depuis longtemps gagner à chaque sortie en importance médiatique, remplir les salles et surtout sortir son meilleur album à ce jour.  

Le goût des autres :