Gok

Bill Wells & Maher Shalal Hash Baz

Geographic  |  2009
9 / 10
par Julien  |  le 22 septembre 2009

En leur temps, les premiers punks usaient de leur incompétence musicale comme d'un message politique. Ne pas savoir jouer, faire de la musique au seul feeling, c'était une marque d'indépendance et de mépris des codes existants.

Aujourd'hui nous allons vous parler de l'ensemble japonais Maher Shalal Hash Baz, avec qui le pianiste Bill Wells (Arab Strap, The Pastels...) a enregistré Osaka Bridge en 2006, album aujourd'hui redistribué par l'intermédiaire de  Domino sous le titre Gok. Eux non plus ne savent pas jouer de leur instrument, ils sont même objectivement catastrophiques si l'on prend un point de vue de Conservatoire. Mais eux ne sont pas des punks, ils ne jouent pas aussi mal par contestation. Ils le font en s'inscrivant dans une grande tradition artistique anti-conformiste, celle de l'art naïf. Pour rappel, l'art naïf, c'est ce vieux courant d'autodidactes qui fait de la maladresse le premier outil d'expression. On se souvient par exemple du douanier Rousseau qui s'était rendu célèbre avec ses paysages de jungle parce qu'il ne savait pas absolument pas faire la moindre mise en perspective – il n'y comprenait rien. Pour les Japonais de Maher Shalal Hash Baz, le principe est identique: en 25 ans de carrière, on aura du mal à trouver chez eux une interprétation qui soit juste. Tout est approximatif, ça vire même parfois à la cacophonie. Mais c'est un choix délibéré, le choix de l'imperfection comme définition ultime de l'humanité.

Gok, qui arrive aujourd'hui aux oreilles d'un public élargi, pourrait bien froisser quelques musiciens avertis. Et pourtant la grande majorité des auditeurs se pâmera devant un disque aussi beau et émouvant. Quinze titres majoritairement courts pour que Bill Wells et son provisoire "bad band" (plutôt que big band) nous allument émotionnellement avec leurs cuivres déraillés, leur piano simplissime et leurs voix éparses et bouleversantes. Entre Charles Mingus et les Beach Boys, entre Belle & Sebastian et Hermeto Pascoal, Gok nous rappelle les débuts de Yann Tiersen (en beaucoup plus noble) et la sincérité désarmante d'un Robert Wyatt. Le sens mélodique de l'ensemble est impressionnant, évident, et les erreurs d'interprétation ne font que renforcer l'impression d'un disque improvisé, enregistré d'une traite, sous le coup d'une simple humeur ou d'une émotion.

Pied de nez complet au tout informatique de la production actuelle, Gok nous fend le coeur comme s'il était joué par une bande d'amis pour notre anniversaire ou notre enterrement. Retenez ce titre, Gok, car il s'agira bien d'un des disques que l'on mettra dans le haut du panier de nos classements de fin d'année.