Fell

John Cunningham

Microcultures  |  2016
8 / 10
par Jeff  |  le 26 juillet 2016

On n’oublie jamais son premier festival. Pour moi c’était Nandrin en 1997. J’en garde plein de beaux souvenirs: l’amateurisme touchant d’une organisation par moments dépassée par les évènements, les larmes de quelques spectateurs devant le concert de Sophia, les sueurs froides de la sécu pendant No One Is Innocent, le concert furieux des Evil Superstars, ou la prestation en patrons de dEUS, à l'époque où le groupe ne flirtait pas avec la gériatrie. Et l’annonce de la mort de Lady Di dans le salon familial par ma mère en pleine séance de repassage le lendemain au réveil. Et puis John Cunningham.

Impossible d'oublier ce petit moment de bonheur total, vécu dans une minuscule tente entouré de quelques dizaines de motivés qui s'étaient pointés dès l'ouverture des portes. Tout le monde assis et silencieux, histoire de ne pas perturber un artiste dont la timidité et l'humilité transpiraient par tous les pores. Une magnifique parenthèse folk pour commencer la journée, un moment de grâce totale, peut-être un peu fantasmé aujourd'hui, mais qui fait à chaque fois remonter à la surface une impression de perfection. Une perfection mélodique et une sensibilité à fleur de peau qu'incarnait déjà à l'époque le travail en studio de l'Anglais, dont on ne peut que conseiller la doublette Homeless House / Happy-Go-Unlucky à tous les amateurs de folk lacrymal (pour Homeless House) et de pop soyeuse (pour Happy-Go-Unlucky).

Sur ce dernier disque sorti il y a 15 ans, l'Anglais apportait notamment un soin tout particulier aux arrangements, rapprochant alors ces travaux de ceux de gens comme Belle & Sebastian (la côté faussement niais en moins), Jim O'Rourke ou Paul McCartney. De belles références peut-être un peu lourdes à porter pour un underdog dont personne ou presque n'a jamais entendu parler, et qui revient nous bercer les oreilles grâce au travail acharné et essentiel d'une belle bande d'idéalistes - Microcultures qui a permis le crowdfunding du disque en France, ou Hot Puma Records qui le distribue en Belgique. Et ici, comment ne pas en remettre une couche et jeter quelques fleurs au label parisien qui semble prendre un malin plaisir à sortir de leur pré-retraite de grands artistes qu'on ignore, comme ils le faisaient encore récemment avec The Apartments.

Et si les années ont passé, rien n'a vraiment changé. Le talent est intact, et l'humilité avec laquelle John Cunningham appréhende son art aussi. Homme d'émotions simples parfois cachées derrière des arrangements luxuriants, l'Anglais sait comment nous prendre par la main, nous ouvrir les portes de son univers sans jamais forcer le trait ou claquer un inutile effet de manche. Alors c'est sûr, à une époque où il faut brasser du vent pour exister, gueuler plus fort que le voisin pour espérer se faire entendre, on peut penser que John Cunningham n'aura pas voix au chapitre et n'inondera les timelines que d'une poignée d'amoureux transis, conscients d'écouter là un artiste précieux qui mériterait une exposition au moins égale à celle dont à bénéficié l'Américain Chris Cohen, auteur d'un très bon As If Apart il y a quelques mois.