Euphories

Videoclub

Petit Lion  |  2021
7 / 10
par Elie  |  le 5 avril 2021

« La chanson me rend nostalgique des années 80 alors que j'suis née en 2001 *emoji qui pleure + double emoji qui pleure de rire* » Ce commentaire trouvé dans l’espace dédié du clip Youtube de « Enfance 80 », résume à lui seul l’engouement autour du duo nantais Videoclub, dont on vous parle du premier album alors que celui-ci vient d'annoncer sa séparation. Cet engouement, c'est celui d’une certaine jeunesse, à base d’indieboys qui fument leurs premières clopes et de Starbucks girls chantant Dalida à tue-tête dans des soirées limitées à 6 personnes maximum. Des lycéens qui, pour fuir la morosité ambiante, se réfugient dans une époque qu’ils n’ont pas connue. Car il faut bien le dire, la musique d’Adèle Castillon et Matthieu Reynaud cible un public très précis : des clones d’eux-mêmes. Mais est-ce vraiment un problème, même pour des apprentis boomers encore réfractaires à TikTok (et la rédaction GMD n’a rien à voir là-dedans) ?

Lorsqu’ils débarquent en septembre 2018 avec « Amour Plastique », le couple adolescent n’est déjà pas complètement inconnu. Adèle Castillon est alors une jeune vidéaste qui s’amuse autour du fameux diptyque podcast/VLOG, tout en faisant preuve d’une maturité assez impressionnante pour son âge. Avec Videoclub, les thématiques abordées dans ses vidéos humoristiques sont étirées, amplifiées et propulsées sur un nouveau terrain artistique. Un esprit teenage plus qu’assumé, mixé à une esthétique rétro très marquée et une idylle qui voudrait faire dire à tout le monde : « Ooooooooh ils sont mignooooooons… ». Au fil des singles, les deux tourtereaux prennent du galon. Leur direction artistique s’affirme toujours plus et accouche de clips à la cohérence remarquable (« En nuit », « Enfance 80 », « Euphories ») qui jonglent avec les multiples références de l’héritage eighties, se liant dans une fluidité qui n’est pas sans rappeler l’univers bien huilé de la série Stranger Things. C’est d’ailleurs là que se situe toute la force, mais également la limite, de la musique de Videoclub : elle fonctionne comme une B.O. Netflix à la française.

Malgré les deux ans et demi qui séparent leur premier single de la sortie de l’album Euphories, le disque ne sonne jamais comme une compilation sans queue ni tête. Visuellement comme musicalement, le duo est parvenu à respecter son univers de bout en bout en le sublimant constamment ; c’est d’autant plus louable de la part de deux gosses de 19 ans. De Drive à Com Truise en passant par San Junipero (vous savez, le génial épisode de Black Mirror), Videoclub installe une ambiance cinématographique rétrofuturiste, avec ses mélodies de synthé mielleuses et ses batteries noyées dans la reverb. Le refrain d’« Enfance 80 » est touchant, les contre-mélodies de « Polaroids » carrément obsédantes, l’interlude musical « 808 » nostalgique comme il faut... Mais non contents d’être un calque d’une vision fantasmée à l’américaine d’un temps révolu, Adèle et Matthieu y insufflent une identité bien française. Et c’est là que cela peut parfois coincer.

Il est parfaitement logique pour le binôme de s’aventurer du côté de la chanson française. N’est pas The Do qui veut et, après tout, tout bon Gaulois est tombé dedans quand il était petit. Piaf, Daho, Balavoine… La chanson rappelle des souvenirs heureux de départs en vacances, à l’image des réminiscences que le duo prend soin de raconter dans ses textes. Des paroles naïves à la française, entre images vaporeuses parfois pompeuses (« Je ne suis que ton ombre/Le souffle lancinant/De nos corps dans le sombre/Animés lentement ») et fausse rébellion adolescente (« Quand t'es petit y'a la méfiance/Puis après vient le mépris/Les adultes ils crient, ils râlent/Disent des choses qui servent à rien »), pouvant rebuter, voire en agacer certains. Les passages en rap/spoken word rappellent parfois les pires tirades de Fauve en 2013, ce qui agit bien souvent en repoussoir pour les auditeurs de plus de 16 ans. Mais Videoclub a au moins le mérite de ne pas tomber dans le pur texte « français pour les nuls », ce qui est pourtant une condition quasi sine qua non pour tout artiste francophone s’exportant à l’étranger.   

Propulsés par Youtube, Instagram puis TikTok, les singles des petits Nantais sont devenus des tubes mondiaux. « Amour plastique » dépasse les 60 millions de vues et peut se targuer d’avoir autant de commentaires en langues espagnole et anglaise que française. Même chose sur les autres clips, avec même un remix d’ « Enfance 80 » avec Natalia Lacunza, croisement ibérique entre Christine & The Queens et Dua Lipa. Cette dernière est d’ailleurs intéressante à citer, car son dernier (et excellent) album Future Nostalgia jouait aussi à fond la carte du rétro. Mais là où l’Anglaise surfe sur des productions toutes plus impressionnantes les unes que les autres, notre couple de Français bricole des arrangements mignons qui frôlent parfois le redondant et le maladroit. C’est peut-être ça qu’incarne Videoclub face au monde : le charme d’une France remplie de gamins hésitants, qui s’enferment dans une bulle désuète pour enfin grandir en paix.