Escapades

Gaspard Augé

Ed Banger Records / Because Music  |  2021
8 / 10
par Émile  |  le 8 juillet 2021

Bon, on va éviter de tourner autour de pot et poser la question qui doit être posée avant de discuter sérieusement : c’est un disque de Justice ou c’est pas un disque de Justice ? À première écoute, Escapades laisse une impression de très légère promenade plus que d’un véritable voyage hors de la sphère Justice. Pensé comme un spin-off dans lequel le duo est d’ailleurs crédité, le disque ne fera pas figure de terre inconnue pour les habitués. On y retrouve le sel bien connu de cette musique électronique qui semble avoir volontairement supprimé les années 1990 de ses inspirations.

Attention, dire que Gaspard Augé a pris Xavier de Rosnay dans sa valise pour ce petit voyage, ça n’est absolument pas un problème. La recette (base hard rock, tranches de disco, pop-origan) fonctionne toujours aussi bien, et semble prolonger Audio, Video, Disco bien plus que Woman - difficile de ne pas faire le lien entre « Force Majeure » et un titre comme « Horsepower ». La navigation au synthé y est à chaque fois pensée comme un riff de guitare plus que comme une boucle de house, et c’est peut-être un des éléments les plus identifiables de Justice. Injustement comparés à Daft Punk, les deux Français partagent des amours très différentes, et on aurait difficilement vu Giorgio Moroder sur un disque de Justice. Ce sont ces amours qui ressortent magnifiquement sur Escapades, capable de donner un regard différent sur leur musique autant que d’en révéler des évidences qu’on aurait pu jusqu’alors mettre de côté.

Mais honnêtement, se limiter à dire que le disque de Gaspard Augé ressemble à du Justice, ce serait insultant pour son travail. Déjà parce que l’aventure solo de Gaspard Augé est une aventure qui commence en 2021, à l’heure où Justice n’a plus la notoriété d’autrefois. Certes, à la fin des années 2010, le duo remplit toujours des stades, mais la période faste d’Ed Banger est bel et bien terminée – mais préparez-vous à ce que ça redevienne cool très rapidement. Ça, c’est ce qui donne cette liberté absolument essentielle à Escapades. Augé n’a pas la pression de sortir un disque qui cartonne économiquement ou fait souffler un vent neuf sur la scène. Cette escapade, c’est avant tout une trajectoire qui retrace l’amour de l’artiste pour des morceaux et des styles avec lesquels il a probablement grandi, et envers lesquels il n’y a plus besoin de lutter.

Ce kitsch et cette facilité de la mélodie contre lesquels on essaie parfois d’aller pour freiner l’appel du sentier balisé – attention, Justice, ce n’est pas du chemin de traverse non plus – sont la structure créatrice de ce disque. Si on n’avait pas jusque-là décelé une affection particulière pour le disco par exemple, on peut dire qu’avec « Hey ! », Gaspard Augé a lâché la bride du plaisir. Les douze titres ne sont pas douze travaux d’Hercule cherchant à se recartographier au centre du vent nouveau, ce sont douze biscuits sucrés par des mélodies qu’on a tous et toutes déjà entendues.

Mais ce qu’on n’avait rarement entendu d’aussi bien, c’est ce plaisir hérité d’une digestion particulièrement raffinée de tout ce qui a pu se faire en terme de chansons française et italienne, de BO de films dans les années 1960 et 1970, et de tout un tas d’autres choses qui ont forgé un imaginaire dans lequel on sera nombreux à se retrouver très facilement. Avec « Belladone », on est dans une boîte de nuit marseillaise de 1979, avec « Captain », on est sur le scooter de Nanni Moretti, avec « Europa » on est au Zénith de Paris pour Michel Polnareff en 1983. Ces petites escapades ont chacune leur profondeur et leur dimension, et révèlent par leur aspect fragmentaire un sentiment global qu’on a du mal à nommer autrement que par la joie.

Pourtant, on est bien en 2021. Escapades et son (très bon) « Pentacle » n’aurait pas pu sortir dans les années 1970 ou les années 1980, c’est un disque d’aujourd’hui, conçu par un type qui sait projeter des lumières sur un passé dans lequel individus et générations pointent du doigt le fait que la galaxie Justice n’a rien d’une impasse. On a pu l’oublier dernièrement, et ça nous fait du bien de nous en rappeler.