Endangered Philosophies

Dälek

Ipecac Recordings  |  2017
7 / 10
par Émile  |  le 6 septembre 2017

Dälek (prononcez 'die-a-lek') a une place à part dans le monde du hip-hop, faisant partie de ces groupes qui tiennent sur la longueur avec une authenticité à toute épreuve, proposant un rap sombre, violent et surtout très exigeant. Et Endangered Philosophies, vient confirmer cette opacité envers la facilité et une quelconque mode qui viendrait modifier l'énergie intérieure qui anime le groupe depuis près de 20 ans. De ce point de vue, on ne peut qu'apprécier ce nouveau disque, qui vient nous gifler en toute sérénité alors que beaucoup d'autres auraient opté pour un chemin plus lumineux, ou plus populaire. Si le hip-hop est devenu majeur sur la scène musicale internationale, quelle place laisse-t-on à sa part d'ombre ?

Il suffit pour s'en convaincre de regarder le chemin qu'a pris El-P : de Company Flow ou I'll Sleep When You're Dead à Run The Jewels, on ne peut pas vraiment dire que la noirceur ait été conservée. Et pourtant notre époque saurait quoi faire d'un rap sombre et apocalyptique. A l'heure des prises de conscience et d'une ambiance de fin du monde, Dälek choisit de rester hors de la lumière pour porter une parole de vérité.

Le premier morceau, "Echoes of...", donne le ton de l'album: l'instru met à bout de souffle, tout en galvanisant l'auditeur qui sent que l'authenticité du groupe n'a pas été altérée, et ne le sera probablement jamais : "Forever speak in Dälek / [...] We refuse to keep silent !" Le groupe n'est pas prêt à renier l'originalité de son langage, ni l'obscurité de ses créations.

L'album précédent était sorti sur Profound Lore Records, le label de Sannhet ou Bell Witch, plutôt organisé pour les "étrangers à leur propre siècle" (dixit le site du label lui-même) ; même projet pour cet album, qui sort sur Ipecac Recordings, le label de Mike Patton qui a enfanté ses projets les plus pétés, et hébergé des tordus comme les Melvins. Est-ce une façon pour Dälek de continuer à fuir le hip-hop ? Absolument pas, au contraire, il s'agit plutôt d'un moyen pour faire en sorte qu'il puisse conserver sa noirceur. Comme il est dit au début du très bon "Nothing Stays Permanent" : "determined to persist through harshest darkest days." 

Ce qu'on peut cependant reprocher à Endangered Philosophies, c'est d'avoir sacrifié une certaine originalité et une certaine diversité au profit d'une persistance extrême dans une ambiance très précise. Moins varié que Gutter TacticsEndangered Philosophies est proportionnellement plus sombre, plus efficace également, car le parti pris est osé et réussi. Pour bien apprécier cet album donc, mieux vaut l'écouter comme un plage unique, que d'attendre véritablement onze façons différentes d'entrer dans leur univers.

Ce qu'offre Endangered Philosophies, au final, c'est une exigence de vérité :"Let's stop pretending this breath is eternal / Pressure's external / Existence in peril." Pas question de produire quelque chose d'autre que ce flux lent et violent qui court sur tout l'album, parce qu'aucune autre musique ne saurait rendre compte de l'atmosphère pesante que le groupe perçoit en 2017. "Few understand what I'm talking about" dit MC Dälek, et c'est bien dommage, parce que le public habituel du hip-hop aurait bien besoin de prendre des leçons de ténèbres.