EN NU

SPREEJ x Lefto

 |  2020
7 / 10
par Jeff  |  le 17 juillet 2020

L’année où Lefto a pris les commandes de son émission sur Studio Brussel, c’est aussi l’année de naissance de Trippie Redd, de Matthijs De Ligt ou Lily-Rose Depp. Cette année-là, Lance Armstrong remportait son premier Tour de France, on perdait Big L et Elie Kakou, et quelques albums devenus classiques allaient nous tomber sur le coin de la tronche – The Slim Shady LP ou Black On Both Sides

Cette petite tranche de « feel old yet? » doit surtout nous rappeler qu’à cette époque, le travail de curation et de prescription sur les ondes des radios « traditionnelles » était essentiel. Sans un Lefto sur StuBru, sans un Bernard Lenoir sur Inter, sans un John Peel sur la Beeb, nous serions assurément d'autres consommateurs de musique, moins curieux. Pourtant, à mesure que les années ont passé et que les algorithmes ont pris le pouvoir, le poids de ces influenceurs d’un autre temps s’est érodé. Mais soyons clairs : à moins que la retraite ou qu’une crise cardiaque ne passe par là, on ne se débarrasse aussi facilement de passeurs de cette trempe-là. C’est ainsi que Lefto a poursuivi ses piges sur la radio publique flamande jusqu’à tout récemment, quand il a décidé qu’il était temps de passer à autre chose, et d’embrasser son époque avec la générosité et la passion qu’on lui connaît. Désormais, c’est à partir du sauna bruxellois de Kiosk Radio qu’il émettra tous les dimanches.

Mais on le sent : cette décision fait partie d’une nouvelle façon d’entrevoir son art. Avec moins de contraintes, plus de liberté. Cette liberté, on la décèle aussi dans l’envie de Lefto de repasser plus sérieusement par la case « production », lui qui a dédié sa vie à faire connaître le travail des autres aux curieux que nous sommes – derrière le comptoir de Music Mania d’abord, à la radio et dans les dj booths du monde entier ensuite. De fait, hormis un album contenant des remixes de titres issus du catalogue Blue Note en 2004, la beat tape Dunkin Munchkin$ en 2014, ou une "Outro" sur la première tape de Zwangere Guy, on a toujours eu l’impression que Lefto considérait le beatmaking et la production comme un passe-temps, et non comme une profession de foi. On peut espérer qu’avec ce nouvel EP de SPREEJ, les choses vont enfin changer.

Commençons par parler de SPREEJ d’abord, dont il est peu probable que vous ayez entendu parler, principalement parce qu’il rappe en néerlandais, et que votre attrait pour cette langue est à peu près similaire à celui que vous avez pour la sextape de Nadine Morano. Avec SPREEJ, Lefto a trouvé un acolyte qui lui correspond : avec son verbe facile et son flow agile, le Gantois peut se revendiquer d’une école par laquelle sont passés des gens comme Black Thought pour parler aux anciens ; les plus jeunes entendront l’influence de Black Hippy ou de Mac Miller. Bref, tous ces artistes qu’une formation classique n’empêche pas de vivre dans leur époque. Quant à Lefto, il condense en 23 minutes tout ce qui l’a toujours fait vibrer : de J Dilla à Flying Lotus en passant les premiers travaux de Diplo ou les plus belles heures de Stones Throw Records, on reconnaît vite ces noms qui ont façonné son ADN de DJ, et puis de producteur.

S’il est loin d’être le disque qui sauvera votre année musicale d’un potentiel marasme, EN NU est une réussite globale, qui se permet même de briller par ses poussées de fièvre – cœur avec les doigts et grosse envie de turn up avec « PERSIAN » et « CHICO ». Et puis ce disque doit être pris pour ce qu’il est : la rencontre de deux types généreux dans l’effort, réunis autour d’un projet qui n’a d’autres objectif que de satisfaire les oreilles qui ne souffrent pas du mal de notre époque qui consiste à vouloir du plaisir immédiat ou du classique instantané – quand ce n’est pas les deux à la fois. Au final, si l’on connaît moins SPREEJ, on retrouve beaucoup de Lefto dans ce court moment de hip hop qui fait plaisir par où il passe, et sert, on l’espère, à inaugurer une carrière de producteur pour un Lefto qui n’a pas dit son dernier mot.

Le goût des autres :