Eldorado

Ro James

RCA Records  |  2016
9 / 10
par Ruben  |  le 24 juin 2016

« Ma jeunesse passe des nuits à se tuer à PES, à gratter des fesses sur MSN ou MySpace » proclamait Sopra M’Baba des Psy 4 de la Rime en 2009. Ronnie James Tucker, né à Stuttgart puis immigré aux States dès son plus jeune âge, avait le monde comme voisin de palier. Timide et réservé quand il s’agissait de pousser la chansonnette devant des inconnus, il était du genre à squatter les serveurs de MySpace tout en consommant plus d'herbe que les vaches de Kamini. Ro James, qui avançait dans la vie sans avoir de GPS, aura besoin d’un déclic pour révéler le chanteur de R&B qui sommeille en lui. Et ce déclic viendra de son père, un militaire disposant d’une passion inébranlable pour le gospel, qui remarquera le timbre de voix exceptionnel de son gamin et l’encouragera à se lancer dans la musique. C’est donc sur MySpace que Ro James fera la rencontre d'un certain Miguel, avec qui il se liera d’amitié. Riche idée.

Écrivain de l’ombre pour l’interprète de l'excellent Kaleidoscope Dreams, il ne faudra que peu de temps pour qu’un label ne vienne sécuriser le talent de Ro James. En signant sur la grosse machine RCA Records, le jeune chanteur/compositeur se plonge dans un univers qu’il adoptera totalement : il pompe les élans de ses confrères de chez RCA - soit D'Angelo, Anthony Hamilton, Usher, R Kelly et Miguel, rien que ça – , s’approprie notamment leur style vestimentaire et se sent fin prêt pour lancer sa carrière solo.

Les trois EP (Coke, Jack et Cadillacs) qu’il balancera en 2013 passeront relativement inaperçus. Trop lisses, manquant de punch, ils ne permettent pas à Ro James de se démarquer de la concurrence. Puis, grâce à quelques titres inédits comme l’incroyable « Get Out My Way » produit par les Blended Babies, il parvient à s'endurcir, ce qui lui permettra enfin de trouver le bon mélange entre virilité et fragilité. Ainsi, au moment de sortir son premier LP Eldorado, son attitude de braqueur doucereux lui colle parfaitement à la peau. L’équilibre est trouvé, le feu d’artifice peut commencer.

La première piste « The Ride » rappelle explicitement « The Hills » de The Weeknd et ouvre l’album en fanfare. Un véritable festival de rythmiques dès les premiers instants, offrant un contraste parfait avec une seconde piste qui calme le jeu mais fait monter la température corporelle avec ses bonnes vieilles vibes 90’s. « Permission », le lead-single du projet, reprend « Brothers Gonna Work It Out » de la légende Willie Hutch et nous embarque immédiatement dans le monde fantasmagorique des chanteurs de R&B où romance et sexe ne font plus qu’un.

Cet enchaînement de sonorités variées, faisant défaut à tant de disques mainstream, restera présent jusqu’à la fin de l’album. Éclectique mais maîtrisée, la tracklist est parsemée de pépites : « Bad Timing », « New Religion » et « Already Knew That » sont des pistes d’un niveau incroyable, qui n’ont pas à rougir face aux prestations de Miguel et Frank Ocean de ces dernières années. Même remarque pour « Burn Slow » qui aurait également pu être le fruit d’une session studio de Channel Orange.

Épatant de réalisme, surprenant d’intimité, le talent à l’état pur de Ro James dégouline de partout et enveloppe le projet d’une atmosphère de perfection, que ce soit au niveau de la performance vocale ou de la qualité des productions. Oscillant entre R&B alternatif, néo-soul et gospel, osant parfois même quelques virées électro-pop comme sur « G.A.$. », le chanteur nous livre un premier album hétéroclite sur lequel vient se greffer une vraie personnalité artistique, comme le démontre l’ensemble de ses clips sortis jusqu’à présent.

L’année 2016 sera-t-elle alors l’année de la renaissance du R&B ? Il est évidemment encore trop tôt pour se prononcer définitivement mais, au vu des projets qui nous parviennent depuis le début d’année – on pense aux bijoux balancés par Anderson .Paak, BJ The Chicago Kid et maintenant Ro James –, on est en droit de soulever la question. En tout cas, cela faisait longtemps que les perspectives d’avenir du genre n’avaient pas été aussi lumineuses - en fait, il ne manquerait plus qu’un album de Frankie Ocean pour boucler la boucle. Allez, on y croit.

Le goût des autres :