Edition 1

King Midas Sound/Fennesz

Ninja Tune  |  2015
9 / 10
par Simon  |  le 5 novembre 2015

Je ne dois pas être le seul à le penser en ces jours pluvieux : l’automne c’est vraiment de la merde. Pour quelqu’un de mélancolique comme moi, cette saison incarne tout ce qu’il peut y avoir de triste et de casse-couille sur terre : les réveils matinaux en pleine nuit, les arbres qui agonisent, les gens qui hibernent et le crachin qui n’en finit pas de me pourrir la vie. Pourtant, et cette tendance ne dure en général que les premières semaines, l’automne est associé à un paquet de fantasmes, qui me réjouiraient presque de voir arriver la saison morte. On pense aux raclettes alcoolisées entre camarades, bien sûr, aux semaines qui précéderont les fêtes de Noël et, surtout, à l’intimité procurée par un logis correctement chauffé. Une sorte de réminiscence préhistorique ultime qui rappelle aux bourgeois surprotégés que nous sommes le confort d’un feu généreux et la satisfaction d’un bol de soupe. Si j’aime m’imaginer de retour du travail comme un campagnard qui rejoint sa modeste bicoque pour embrasser sa femme après avoir labouré huit heures durant sa terre dans le froid, c’est que l’automne me fait de nouveau aimer les choses simples. Ma protection à moi, en ces temps de disette, c’est le plaisir d’un disque chaleureux sur la platine. Simplement.

Et cette collaboration était destinée à devenir mon disque de la mort. Entre, d’une part, Kevin « The Bug » Martin et son approche expérimentale du dub (qu’il soit ambient, percussif ou bien les deux) et, d’autre part, les drones et guitares préparées du techno-monstre FenneszEdition 1 ne pouvait être qu’une porte ouverte vers un monde où on sait encore prendre son temps. Parce que ces deux-là sont des bêtes de conscience, des mâles dominants dans leurs sphères musicales, des gens fiers et tristes, ce disque ne pouvait qu’être un délicieux carton. Un disque qui raconte ses drames avec lenteur, chaleur et passion. Une Atlantide qui conçoit tout sous une bulle immergée, isolée ; une terre vierge pourtant remplie de douleur qui causerait à nos oreilles comme un sage ou un ami proche. Neuf titres, parfois chantés, toujours épiques une fois achevés, qui transfigurent un état dépressif dans un Londres trop urbain. Une musique de late night bus comme on n’en avait plus entendue depuis le premier (et éternel) album de Burial, qui s’écoute assis sur la dernière banquette, le casque vissé sur la tête et le regard dans le vide. Une musique de la grande ville, un poste-relais en terrain hostile. Si certains le catégoriseront comme un disque d’ambient, Edition 1 résonne à nos oreilles comme l’un des disques de bass music (les mécaniques du dubstep d’ancien transpirent de partout) les plus beaux de ces dernières années.

Une montagne à échelle humaine qui, comme l’avait montré Pinch avec son immortel Underwater Dancehall, propose sa perfection tant dans sa version vocale qu’instrumentale - cette dernière est à tomber à la renverse. Un disque qui arrête le temps, qui réchauffe le cœur et emmène loin l’esprit. Un disque définitif alors qu’il n’est que le premier d’une série de quatre collaborations. Une merveille, sans conteste. Mon automne est officiellement lancé, ce soir je suis enfin heureux d’être triste.