Durée

Minamo

12k  |  2010
8 / 10
par Simon  |  le 23 juin 2010

Si la modernité musicale est devenue le lieu commun du métissage permanent – une sorte de nouvelle religion un peu mièvre – alors Minamo entre directement en compétition pour une palme d’or. Mais pour les bonnes raisons cette fois. Autrefois figure de proue nippone de l’expérimentation live au laptop, le duo devenu quatuor a pris les choses à contre-courant en arpentant toujours un peu plus des sentiers pop (au sens très large du terme), conservant toujours au creux des reins une passion pour le travail acharné qui fait de ses compositions de véritables pièces d’orfèvrerie électronique.

Et même à l’heure des grands mélanges des genres, une œuvre comme Durée reste un défi à la composition musicale : comment mélanger electronica, drone, ambient, électro-acoustique et mélopées folk/pop sans que l’ensemble ne paraisse trop incohérent, voire pire, gluant de ses trop lisses arrangements. L’esprit combiné de ces quatre Japonais est la réponse idéale à nos légitimes interrogations. Nous aurions plus facile d’employer le terme anglais (et parfaitement exact) de « microsound » pour accéder directement à l’esprit de Minamo, mais nous parlerons plutôt d’electronica signalétique, minimale par ses codes et parfois assimilable à une ambient toute en résonnance, puissante et discrète par ses permanentes distorsions et oscillations. Une sorte de glitch mis à plat, passé au rouleau à pâte, comme jouée en deux dimensions.

Prendre comme embarcadère la théorie de la « pure durée » du philosophe Henri-Louis Bergson (selon laquelle la conscience serait un flux constant, impossible à diviser, retourner ou mesurer) est un beau prétexte avancé par Minamo pour exploser les notions de temps et d’espace, pour jouer sur les ambiguïtés sensorielles et détourner tous les créneaux d’une musique finalement atypiques. Alors que l’électronique brille véritablement comme des centaines d’éclats de verre brisé sur lesquels viendraient se refléter une lumière naturelle, les éléments d’une orchestration néo-classique (piano, clochettes, harmonium ou guitare acoustique) viennent constamment donner la réplique tout en cohérence, formant des mélodies semi-improvisées qu’on aime se remémorer une fois l’écoute en cours – comme si le grand Ryoji Ikeda s’était découvert une passion pour le folk et le post-rock.

Comme un point d’orgue entre des sessions d’improvisations répétées et la précision malade d’un travail de chirurgien en studio, Durée n’est rien de moins qu’un acte créateur poussé très loin afin de toucher l'auditeur de très près. Cette nouvelle livraison des Japonais aurait pu être une œuvre battant comme deux cœurs synchronisés (électronique/acoustique ; improvisation/travail en studio) mais le véritable coup de génie de Durée est de pouvoir faire vivre ces huit titres dans un univers à l’organisation presque transcendantale, réinvestissant toutes ces trouvailles dans un corps unique et forcément indivisible. Aucun espace n’est laissé libre, tout est musique. Et essentiel.