DJ-Kicks

Mr. Scruff

!K7  |  2020
8 / 10
par Jeff  |  le 21 avril 2020

Actuellement, on a tous dans nos contacts ce pote qui connaît bien un gars dont la belle-sœur a couché avec le cousin d’un type qui a fait ses études avec le neveu d’un haut fonctionnaire du Ministère de la Santé. Et qui donc dispose d’informations de première main, rigoureusement incorrectes. Dans un quotidien pré-confinement, ce même schéma se reproduisait dans la sphère musicale : ce pote dont le coloc’ a pris de la kéta avec le sex friend d’un organisateur de soirées qui sait tout du cachet des artistes. Si ces sommes astronomiques sont souvent incompréhensibles car sorties de leur contexte, il faut quand même reconnaître que des sommets ont été atteints chez des gens qui, il y a encore quelques années, étaient invisibles sur le circuit – ou dont la visibilité se limitait à un cercle restreint.

Des fieffés diggers comme Hunee, Palms Trax ou Motor City Drum Ensemble ont tous vu leurs prestations tarifées accumuler les zéros à la faveur d’un retour en force de la figure du selector, et accessoirement de la montée en puissance d'un festival comme le Dekmantel. Mais dans cette nouvelle Premier League de la curation, nombre d’anciens ne profitent pas de la bulle spéculative. Parmi eux, on pense à Mr. Scruff, dont le fait d’armes le plus connu est « Get A Move On », tube emblématique d’une époque où Ninja Tune faisait souffler un vent de fraîcheur sur la musique électronique. Si certains classiques de l’époque ont plutôt bien vieilli, d’autres beaucoup moins - et la discographie de l’Anglais en fait partie. S'il semblait très frais à l’époque, son mélange de hip hop, de jazz et de house a aussi bien résisté à la patine des années que nos démocraties modernes aux assauts des populistes. Il faut néanmoins comprendre que sa musique, aussi délavée puisse-t-elle sembler aujourd’hui, était le fruit d’un travail de sampling acharné et se nourrissait de la curiosité permanente de son géniteur pour les parties les plus poussiéreuses des bacs à disques. Ce sont ces connaissances et ces bons tuyaux accumulés au fil des expéditions chez les disquaires et dans les brocantes qui permettent à Mr. Scruff de connaître une seconde jeunesse sur le circuit des selectors.

Du coup, et sans vraiment chercher cet objectif, cette compilation pour la série DJ-Kicks se révèle la démonstration irrésistible d’un talent qui renvoie pas mal de new kids on the block à leurs chères CD-J. Car être un homme de goût et un mélomane curieux, c’est une chose. Être un excellent DJ en est une autre - c’est d’ailleurs la critique principale qui est adressée à certains de noms cités plus haut. Et si on ne reviendra pas sur l’insoluble débat de l’importance de la technique dans un DJ set, on notera quand même que de technique, il en est bien question ici. De fait, le premier mot qui vient à l’esprit quand il faut décrire ce DJ-Kicks, c’est 'fluidité'. On sait combien il est difficile d’être sur des enchaînements parfaits quand on passe du ragga à l’afrobeat avec des détours par la musique brésilienne ou électronique, mais rien chez Andrew Warthy ne semble forcé, et tant l’agencement des titres que les transitions entre eux fonctionnent invariablement dans l’intérêt des artistes sélectionnés. Entre les doigts agiles de Mr. Scruff, des morceaux que l’on trouvait anodins sur album prennent une toute autre dimension quand il les amène avec autant d’intelligence – on pense au « Battle of the Species » de Antibalas.

Vous l’avez compris, ce mix est en tous points impeccable, même si on doit reconnaître qu’il perd quelque peu en intensité et en finesse dans son dernier tiers. En plus de contribuer à la seconde jeunesse de sa carrière, Mr. Scruff rallume la flamme de notre intérêt pour une série de compilations mixées qui avait connu une année 2019 assez difficile : si on ne garde pas des souvenirs particulièrement persistants des sélections de Peggy Gou ou Leon Vynehall, elle avait au moins eu l’élégance de se reprendre en toute fin d’année avec un mix bouillant de Kamaal Williams en forme de déclaration d'amour au funk et au jazz. Cette fois, Mr. Scruff permet à la série initiée en 1995 par le label !K7 de démarrer l’année sur les chapeaux de roue. Pourvu que ça dure.