Dialogues

Motorama

Talitres  |  2016
9 / 10
par Michael  |  le 31 octobre 2016

On avait laissé nos russes préférés avec un précédent album au titre évocateur, Povertyqui décrivait au mieux une approche plus resserrée et monochrome. Celle-ci s’enrichissait toutefois de claviers de plus en plus présents mais restait tout de même dans une ascèse et une froideur qui allait encore au-delà de ce que le groupe avait proposé précédemment.

Pour Dialogues, la pochette reste à nouveau en noir et blanc, mais s’orne non plus d’une œuvre digne d’un Arte Povera minéral mais d’un carrousel à chaises volantes chargé d’enfants pris en contreplongée et à contrejour. La figure enfantine est une récurrente dans l’imagerie utilisée par le groupe: sur la pochette et le livret de Alps par exemple. Cette iconographie sied parfaitement à un groupe qui a compris tout ce que les lignes claires héritées des hérauts ou légataires de la Factory tels que les Felt, The Durutti Column, The Wake ou encore Section 25, pour ne citer que les exemples les plus évidents, avaient d’évocateur pour exprimer au mieux l’innocence et la pureté de la mélancolie enfantine.

Une des forces indéniables du groupe et qui nous surprend toujours autant de sa part, c’est cette impression de fraîcheur qui se dégage dès le premières écoutes, dès les premiers singles dévoilés. C’est valable à chaque nouvelle sortie d’album et pour Dialogues, l’effet est toujours le même. Là où c’est étonnant c’est que comme suggéré plus haut, le groupe ne propose pas à proprement parler une musique révolutionnaire, loin de là, mais s’inscrit au contraire dans une tradition musicale déjà vieille de prêt de 40 ans. La tradition fondamentalement européenne d’une musique froide, blanche, répétitive, essentielle dans le choix assumé de son minimalisme, mais une formule qui aura su essaimer bien au-delà des écuries cold, post-punk et affiliés pour se retrouver citer et empruntée depuis vingt ans dans des genres et sur des continents qui dépassent largement celui du traité de Schengen.

Cette fraîcheur, outre la vivacité inhérente à ce type de musique qui quoi qu’on en dise est toujours restée active, est aussi dû au fait que Motorama a toujours réussi à évoluer sans se détourner le moins du monde de son cahier des charges de début, celui d’une cold wave à la fois lyrique et retenue, tendue, mélodique, élégante, érudite, racée et solaire. C’est tout le paradoxe d’albums qui se prêtent aussi bien aux sombres et humides soirées d’automne qu’aux virées vitres ouvertes le long de l’océan sous un soleil estival.

Pour Dialogues, je vais me permettre de paraphraser notre rédac' chef qui nous a trouvé la formule ad hoc: on s'éloigne de Joy Division et on se rapproche de New Order. Cette évolution dont nous parlions elle se fait une fois encore dans la douceur et la continuité. Quand Poverty voyait la montée en puissance des claviers de Alexander Norets au profit de la guitare de Vladislav Parshin (on aura d’ailleurs vu celui-ci depuis rependre la basse en l’absence d’Airin Marchenko pour les meilleures raisons du monde), ceux-ci restaient plutôt dans un rôle d’accompagnement, dressant un fond de décor plus qu’une assise réelle, le tout utilisant une palette allant de l’écru à l’anthracite.

Ici, les claviers prennent une place clairement plus prépondérante, et se permettent parfois de tenir le morceau, ou du moins d’en être un des éléments centraux autour duquel va graviter le reste de l’instrumentation ("Hard Times", "I See You", "By Your Side"). On notera également pour la première fois l'usage de guitares acoustiques ("Sign", "Loneliness", "Deep" notamment), et on jure même avoir entendu des bongos à une ou deux reprises.

Les nuances choisies sont aussi beaucoup plus chaudes pour un résultat qui nous donne l’album le plus varié et lumineux du groupe à ce jour. C’est particulièrement flagrant sur des titres qui voient la bande de Rostov-sur-le-Don poser délicatement les pieds dans des zones qu'elle n’avait pas encore foulées. Reste donc à voir si à l’avenir le groupe continuera à sa modeste échelle à suivre la trajectoire de la bande à Bernard Sumner et Peter Hook, ce qui, on vous l’avoue, au-delà de ne pas être l’exemple le plus mauvais à suivre, ne serait pas forcément pour nous déplaire.

Le goût des autres :