DAMN.

Kendrick Lamar

Top Dawg Entertainment  |  2017
8 / 10
par Amaury  |  le 28 avril 2017

D’entrée de jeu, Kendrick Lamar a réalisé l’exploit de claquer DAMN. au sommet du Billboard 200, alors que les 14 titres qui le composent se livrent une bataille dans le classement Hot 100, avec « HUMBLE. » en tête de troupe. Une réussite que ses précédents albums n’avaient pas connue et qui peut témoigner du nouveau visage de sa musique dont le renouvellement s’imposait.

Chercher à produire un effort similaire à To Pimp A Butterfly aurait été une erreur. Il est presque impossible d’égaler son succès critique, tout comme sa qualité globale. Il s’agissait donc pour Kdot d’utiliser subtilement les diverses dynamiques qu’il a pu mettre en œuvre au cours de sa trajectoire pour sortir un projet nouveau, toujours traversé par l’énergie impeccable qui lui cède sa majesté depuis quelques années.

On retrouve ainsi les élans brutaux et carrés de Section.80, les flows suaves de good kid, m.A.A.d city, la narration poétique éclatée de TPAB et le traitement brouillon d’untitled unmastered. Chaque approche trouve à s’imbriquer avec logique dans DAMN. Et pourtant ce dernier n’existe pas en marge du game, comme l’étaient ses prédécesseurs. Il vient carrément lui foutre un coup d’épaule, histoire de dégager des radars un Drake à la traîne, en s’emparant des tendances qui placent aujourd’hui le hip-hop sur le devant de la scène musicale.

Dans ce sens, DAMN. est un album de rap accessible, de consommation – du moins en apparence. Il feint de jouer le jeu. Au travers de sa violence mélodique, « HUMBLE. » l’avait annoncé en imposant des sons lourds saturés que l’on retrouve un peu partout sur les mixtapes récentes, tout comme ce flow martelé d’une traite qui escorte son hymne. Ces codes bien connus sont néanmoins modulés selon une finesse caractéristique du MC de Compton : les claviers claquent ici comme des instruments funk, dans le respect de James Brown dont TPAB avait célébré la science. La mélodie doit ainsi se transformer en élément percussif. Les souffles tendres ont l’obligation de taper. Et ce processus s’applique aussi au message, en délivrant avec détermination des réflexions proches de la sagesse.

Sauf que le King Lamar se retire de sa tour d’ivoire pour infiltrer le rap game – pour le saboter. Le jazz et la funk sont donc beaucoup moins présents afin de laisser beaucoup plus de place aux autres musiques noires, dont la soul fait figure de proue, sur le même moment où celle-ci revient en force dans les productions contemporaines en tous genres. « BLOOD. » donne le ton avec un spoken words classique, sans oublier son intro à la manière du « Device Control » de Frank Ocean. « PRIDE. » et « FEAR. » poursuivent très limpidement cette progression vers le roulement de samples sur « DUCKWORTH. »

Une logique de parasitage fait enfin le pont entre ces deux substrats, parmi les multiples prises d’otages avec lesquelles le MC fond sur l’auditeur. Toutes les relances des morceaux, les samples, les attaques, les basses ou les mélodies, se brouillent pour changer de rythme, d’énergie ou de tonalité. Quand le phénomène ne s’observe pas dans la narration d’un morceau, par exemple avec « DNA. » qui possède deux faces sur le même trait, il définit la grammaire propre au disque. L’unité ne réside plus seulement dans le flow, mais dans le tourbillon électrique qui sublime les productions et les points de repère au fil d’une marche simultanée. Le sillon avance et perce de front. Il emporte même les teintes trop pop de Rihanna et de Bono qui apparaissent respectivement sur « LOYALTY. » et sur l’explosion totalement déstructurée de « XXX. ». Des manières semblables à celles de Drake trouvent aussi une forme de sérieux sur « ELEMENT. », tandis que « GOD. » s’occupe des allures de Young Thug.

Quant au texte, le système narratif de Kendrick Lamar fonctionne toujours aussi bien. On comptait sur ses talents pour que la boucle parvienne encore à se fermer sur elle-même et que les paroles accompagnent les divers contrastes relevés. Cependant, sans nier cette dimension, DAMN. se démarque davantage sur le travail délicat de ses productions, dont le traitement visionnaire a su s’emparer des forces brutales en jeu. La liste des acteurs qu’elles dissimulent est d’ailleurs éloquente : Bekon, Mike Will Made It, DJ Dahi, Sounwave, James Blake, Terrace Martin, Steve Lacy, BadBadNotGood et Anthony Tiffith.

En définitive, DAMN. se présente comme un disque très sombre qui ne plonge jamais. Lourd et acide, il propose un corps marqué par des aspects abrasifs qu’il mobilise afin d’attaquer avec violence. Moins mélodique ou surtout moins harmonique que To Pimp A Butterfly, ses variations abandonnent les grandes fluctuations et leurs humeurs claironnées vers une tension omniprésente, plus diffuse. Au cœur d’un gang, il serait exactement cette brute banale qui viendrait t’écraser son poing sur la gueule, avec des phalanges de roi.

Le goût des autres :