CYR

The Smashing Pumpkins

Martha's Music  |  2020
3 / 10
par Nico P  |  le 14 décembre 2020

Petit rappel des faits : Machina/The Machines of God sort en 2000 après la réintégration du batteur Jimmy Chamberlin, viré des Smashing Pumpkins quatre ans plus tôt pour de très sérieux problèmes de drogue. Les excès semblent derrière le groupe, le son rock des débuts est de nouveau au programme après la parenthèse Adore, et alors que la mouvance grunge à laquelle on les a associés (plutôt à tort d'ailleurs) semble bien loin, un nouveau départ semble possible. Billy Corgan ne manque pas d’inspiration, et la nouvelle recrue, Melissa Auf Der Maur (Hole), parvient sans mal, en l’espace d’une tournée et de quelques clips, à faire partiellement oublier D'arcy Wretzky. Mieux : le frontman chauve, devant le refus de Virgin de commercialiser l'album suivant, Machina II/The Friends and Enemies of Modern Music, décide de passer outre et distribue à la volée quelques exemplaires à son entourage avec l'instruction de partager l'œuvre sur Internet. Corgan pirate, Corgan inspiré, que pouvait-il bien se passer ? Corgan mégalo, malheureusement. Qui décide donc de saborder son groupe, avant de former les éphémères Zwan (dont le récit, entre sexe, drogues et trahisons, mériterait un ouvrage détaillé), puis de s’échiner à bâtir une carrière solo, avant, un peu piteusement, d’annoncer en 2005, dans une pleine page achetée dans le Chicago Tribune, son souhait de reformer les Pumpkins. Cinq petites années donc après la séparation. Girouette ?

Et c’est ici que débute la fin, la vraie. En choisissant de reformer son groupe aussi facilement et égoïstement qu'il décida de le tuer, Billy Corgan ne se soucie finalement aucunement de savoir ce que représentent les Citrouilles pour ses fans. Totalement dénué de recul, adepte de la prise de pouvoir (allant jusqu’à jouer lui-même chaque note de basse et de guitare sur les deux premiers albums, parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même), le chanteur et guitariste privilégie l’effet d’annonce à la réalité possible, probable. Comme une entreprise jetant en pâture quelques belles promesses afin de satisfaire l’avidité de quelques actionnaires, Corgan pense alors cela suffisant. Vouloir, pour lui, c’est pouvoir. Et s’il souhaite reformer son groupe, alors aucune raison, aucune, pour que Jimmy Chamberlin, l’un des meilleurs batteurs au monde, James Iha, immense guitariste, et une bassiste de son choix, ne soit également de la partie. Mais le monde tourne, et contrairement à ce qu’il pense, nullement autour de son crâne chauve et bouillonnant. Iha décline poliment. Melissa et D’arcy sont aux abonnées absentes. Jimmy signe, mais le 21 mars 2009, le groupe annonce via son Myspace que le batteur quitte de nouveau le groupe. Sans doute vexé mais confiant, Corgan annonce poursuivre l’aventure sous le nom Smashing Pumpkins, et entre 2009 et 2014, accouche de pas moins de trois albums, change de line up selon les saisons, et concrètement, s’en cogne pas mal de ce que tout le monde pense.

Quand soudain, quelque chose semble devenir de nouveau possible. James Iha revient. Chamberlin aussi. Mieux (on fait avec ce qu’on a) : le titre même de l’album annoncé, Shiny and Oh So Bright, Vol. 1 / LP: No Past. No Future. No Sun., semble renouer avec la mégalomanie de l’ère Mellon Collie And The Infinite Sadness. Shiny sera une petite réussite critique, un bide public, mais peu importe, l’essentiel est ailleurs, et il était aisé alors de voir ce disque un brin fourre-tout comme une passerelle du passé vers le présent, et pourquoi pas, un futur.

Sauf que le mal est fait depuis bien longtemps. Il faut vingt ans pour construire une réputation et cinq minutes pour la détruire. Et Billy Corgan a définitivement endommagé la marque Smashing Pumpkins. En 2020, plus personne ne sait qui ils sont, et pourquoi ils sont. Leur nouvel album, CYR, soi-disant le onzième, est sorti à la fin du mois de novembre dans une indifférence polie, ce que même un confinement mondial ne saurait expliquer, et encore moins justifier. La vérité : tout le monde s’en fout. Tout le monde se moque de ces vingt titres (oui, vingt !) sur lesquels la batterie de Chamberlin est outrageusement en retrait. Vingt titres entre electro pop et new wave, bien loin de nos souvenirs, certes, mais tout aussi loin des standards de composition du chanteur. Les mélodies sont pauvres (“The Colour Of Love”, “Ramona”), la production peu inspirée, James Iha semble au loin faire de son mieux pour exister, noyé sous les synthétiseurs et les mauvaises idées. Ici, une composition pop s’avère peut-être plus efficace, plus insolente que les autres (“Anno Satana”), mais après 70 minutes, force est de constater que la passerelle rêvée mène à un grand vide. Vingt chansons, toutes un peu pareilles, ne bénéficiant ni de la puissance de composition d'antan, ni même d’un quelconque tube laissant entrevoir la possibilité d’un moment live. Vingt titres finalement ressemblant davantage à du Zwan synthétique, robotique.

Ce n’est la faute de personne. Personne ne peut reprocher à Billy Corgan, finalement, de se comporter avec le groupe comme il le fait depuis le tout début. Personne ne peut reprocher aux nostalgiques des années 90 de préférer la réécoute studieuse de Mellon Collie, pour toujours la meilleure chose jamais imaginée par les Smashing Pumpkins. Enfin, personne ne peut reprocher à l’époque de mettre de côté ce groupe définitivement d’un autre temps, désormais incapable d’accompagner le mal-être moderne, de le raconter, perdu dans un monde qui n’est plus vraiment le sien, et qui n’a que faire des idoles d’hier, privilégiant la réinvention perpétuelle. Les fans sont devenus la communauté, les festivals des live streams, et les rockeurs, des pièces de musée. Rien de tout cela n’est grave. Rater à ce point un bon refrain, en revanche, sera toujours impardonnable.