Cory Arcane

Kangding Ray

raster-noton  |  2015
9 / 10
par Côme  |  le 3 novembre 2015

Dire que raster-noton évolue est un euphémisme. Certes, le label a toujours été incroyablement intéressant en raison de la pertinence de ses sorties expérimentales, mais la structure semble petit à petit s’ouvrir à de nouvelles idées : même le patron Alva Noto sortait cette année un Xerrox Vol. 3 très personnel et marqué par son enfance. Et pour chaque aspect glitch de Frank Bretschneider, il y a un Dasha Rush qui sort sur la structure implantée à Chemnitz. Les aficionados parleront de trahison, mais laissons-les regretter des albums parfois à la limite de l’incompréhensible et saluons plutôt la démarche d'un label toujours à la pointe de l’innovation, et qui redéfinit à chaque sortie une partie de la scène électronique.

Ce nouveau Kangding Ray en est une parfaite illustration. Oubliez la noirceur de Solens Arc, la puissance de OR ou les voix de Autumn Fold. De toute façon, chaque album du producteur semble n’avoir aucun rapport avec les autres, alors autant s'en accommoder. David Letellier donne l’impression de repartir à chaque fois d’une page blanche, comme pour mieux explorer sa musique. Et si l’annonce de l’album pouvait laisser présager les pires saillies pseudo-cinématographiques, il n’en est absolument rien : Cory Arcane n’est pas tant l’histoire d’un individu qu’une allégorie de la musique du producteur.

Car s’il on a coutume de présenter Kangding Ray comme un architecte de la musique, peut-être n’est ce finalement qu’en raison de son background dans ce milieu. S’il bâtit toujours des édifices majestueux, ceux-ci apparaissent aujourd’hui bien plus vivants que sur ses précédentes sorties, le producteur n’hésitant pas à déstructurer le son pour faire de Cory Arcane l’album le plus souple de sa discographie. Alors que le sound design est incroyable de justesse (une constante depuis son premier album et surtout depuis OR) et que le producteur manie comme de coutume un layering extrêmement dense, le plus intéressant est ici la liberté au sein de chaque morceau, même les plus traditionnels.

Abandonnant l’aspect binaire d’un Solens Arc pourtant incroyable, le producteur semble nous faire évoluer au-dessus des toits de la mégalopole dystopique décrite par ses soins dans le texte introductif, sautant d’une structure à l’autre et ne s’arrêtant que le temps de contempler le chemin parcouru, avec par exemple un "When We Were Queens" étonnamment évocateur. Comme l’héroïne de son album, le Français brise les carcans couramment associés à la techno, oscillant entre aliénation et émancipation. Alors que son précédent album se structurait autour de 4 arcs facilement identifiables, Cory Arcane n’est qu’agitation et rejet des structures. Et si nous pouvons facilement être perdus dans ce labyrinthe de sons, avec pour Dédale un Kangding Ray plus moqueur et énigmatique que jamais, celui-ci semble finalement nous perdre pour mieux regagner notre estime à mesure qu’il redessine les contours de sa propre musique. Jamais dans la posture et la démonstration, toujours dans l’émancipation et la justesse de ton.