Colón Man

Equiknoxx

DDS  |  2017
8 / 10
par Jeff  |  le 20 décembre 2017

Aux yeux du grand public (et pour une fois, on va s’y inclure), la scène dancehall préfère vivre au travers d'un héritage bâti par de glorieux ancêtres et pirater à intervalles réguliers la pop culture - Shabba Ranks ou Popcaan sont de bons exemples, contrairement à Vybz Kartel qui avait le monde à ses pieds mais a pris perpette pour avoir transformé un de ses associés en filet américain. Prisonnier de ses clichés et ne s’octroyant que de rares (mais remarquables) incursions dans le mainstream, ce petit monde évolue en vase clos, et empile les plaques dont tout le monde ou presque se contrefout. Enfin, ça c’était avant Equiknoxx, collectif basé à Kingston qui avance avec la ferme volonté d’avoir le regard tourné vers l’avenir et d’envisager sa musique comme une vrai laboratoire à la manière d’un Lee « Scratch » Perry dans les années 70. 

Car écouter la musique façonnée par le crew jamaïcain organisé autour de ses cerveaux Gavin « Gavsborg » Blair et Jordan « Time Cow » Chung, c’est mettre de côté toutes les idées préconçues que l’on pourrait avoir sur le dancehall ou le dub – les énormes boules qui font des butterfly dance, les lyrics homophobes ou les riddims qui ressemblent tous au « Murder She Wrote » de Chaka Demus and Pliers. C’est d’autant plus nécessaire que ce nouveau long format d’Equiknoxx sort sur DDS, le label de Demdike Stare – soit deux mecs qui ont par le passé démontré un amour véritable pour les déviances dub un chouïa morbides.

La première bonne nouvelle, c’est que contrairement à l’excellent Bird Sound Power sorti l’année dernière (une compilation d'instrumentaux sortis entre 2009 et 2016), Colón Man est un véritable album, pensé et vécu comme tel. La seconde, c’est que ce souci de cohérence n’empêche pas Equiknoxx de faire valoir les atouts qui faisaient le sel de Bird Sound Power : le sens du détail qui tue et du gimmick qui rend fou – et ici, l’imparable (et très justement nommé) « Melodica Badness » résume à merveille ce dont ces savants fous sont capables quand ils s’attèlent à jouer avec nos pieds et challenger nos certitudes avec un sens de l’humour qui fait invariablement mouche.

Disque qui joue sur les ambiances, les textures et les épaisseurs avec une aisance absolument fascinante, Colón Man consacre le talent d'un groupe d’avant-dancehall qui, on ne va pas se mentir, parle davantage aux lecteurs de Wire qu’aux fans de Sizzla. Mais Colón Man est surtout un album qui impose Equiknoxx comme l’une des forces les plus vives de la musique jamaïcaine, et l’un des talents les plus intéressants à apparaître sur la scène électronique, du genre à provoquer (on l'espère vraiment) un electrochoc comparable à la sortie du Los Angeles de FlyLo en 2008.

Le goût des autres :