Circuit Boredom

Ben Kweller

The Noise Company  |  2021
5 / 10
par Nico P  |  le 8 février 2021

“Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.”

Quiconque ayant déjà été à l'école, ayant connu quelqu’un étant allé à l’école, ou étant même seulement un jour passé devant une école, connaît ces quelques mots de Jean De La Fontaine tirés du Lièvre et la Tortue. La morale est simple, voire simpliste : la patience, la persévérance et l'effort paient plus que l'insouciance et la présomption. Ben Kweller le sait mieux que personne.

Nous sommes en 1993, Kurt Cobain n’est pas encore mort, le grunge non plus, et Ben Kweller, douze ans, fonde son premier groupe, Radish, et signe son premier contrat avec Mercury deux années plus tard. Son premier disque Dizzy et son second Restraining Bolt ne parviennent pas à hisser le groupe plus haut que le statut de petite sensation locale. Quand le trio se sépare, Ben Kweller a connu le vent grisant de la popularité, le succès d’estime, l’espoir d’une reconnaissance, quelques tournées mondiales et tout ce qui va avec, ainsi que les désillusions. Il n’a alors que 18 ans, quitte le Texas pour emménager à New York avec sa petite amie, et doit, déjà, se réinventer.

Sha Sha, en 2000, tourne de main en main sur quelques disques gravés, puis débarque deux années plus tard sur le petit label ATO, fondé par Dave Matthews. La pochette est davantage rentrée dans l’histoire que les chansons, le contenant plus que le contenu. On y voit un adolescent au regard… adolescent, très certainement, se brossant les dents sans envie, sans entrain. Alors que la planète entière, dans le sillage des Strokes et de Black Rebel Motorcycle Club, se découvre de nouveau une passion pour les guitares, les Converse, et globalement, n’importe quel son un peu électrisant en provenance de la Grande Pomme ou de Californie, Kweller, lui, semble déjà blasé, alors que la fête débute tout juste. Et comment lui en vouloir ? Il est déjà passé par là, presque dix ans plus tôt. Alors il s’éparpille, fonde The Bens avec Ben Folds et Ben Lee, sort presque un disque par an, à chaque fois riche en compositions pop de grande qualité, mais sans aucun tube, et début 2009, pour son quatrième album solo, opte pour la country, dans une certaine indifférence, similaire à celle qui accompagne Go Fly A Kite en 2012.

Puis, plus rien. Ben Kweller disparaît des écrans radar en même temps que le revival rock, les Strokes et compagnie. La hype est passée, les Converse sont trouées. Encore une fois. Ces années 2000, la natif de San Francisco les aura survolées, distant, toujours un peu à l'ouest, jamais vraiment au premier plan, jamais réellement dans l’équipe des populaires. Ses albums, particulièrement son troisième, éponyme, produit par Gil Norton, ont beau être d’authentiques bijoux, sensibles, mélodieux et inspirés, ils sont, pour le meilleur (nous les chérissons davantage) et pour le pire, largement ignorés.

Presque dix années après son dernier effort, et après avoir frôlé la mort ainsi que toute sa famille suite à une intoxication au monoxyde de carbone, Ben Kweller est donc de retour avec Circuit Boredom. Huit titres, pas un de plus. Du Kweller pur jus, citant ouvertement son groupe des débuts (“Careless”), déstructurant tout (le bordélique “Wanna Go Home”), fredonnant des mélodies aériennes, mais faisant fi ici de toute sobriété (“Only A Day”) quand il ne joue tout simplement pas sur le terrain des Killers et autres mastodontes (“Starz”). Un album trop court, trop moyen aussi, tant le cru 2021 semble bien léger, presque fade. Les titres manquent de consistance, et s’ils se veulent immédiats, impactants, il leur manque l’énergie, une forme de détresse nécessaire. Mais peut-être l’essentiel est-il ailleurs. Cette sobriété absolue, ce minimalisme irritant, s’il décevra le fan averti, n’est pas sans rappeler les débuts de Radish, ou ceux de Kweller en solo. Il est aussi possible, après une si longue pause, d’y voir une envie retrouvée.

Lièvre plutôt que tortue, Ben Kweller a œuvré trop vite, est parti trop tôt, était au bon endroit, au bon moment, mais pas dans la même course. Il était temps pour lui de laisser les concurrents s’épuiser, puis de prendre un nouveau départ. Ben Kweller aura bientôt quarante ans. La chose est difficilement concevable, et pourtant, alors qu’il n’est pas à la moitié de sa vie, il en a déjà vécu plus que le commun des mortels. Le savoir encore présent est tout autant un petit miracle qu'une aberration. Lui-même, jamais totalement ici, ni vraiment ailleurs, doit s'en moquer. Il court de nouveau.