Children Of Alice

Children Of Alice

Warp Records  |  2017
6 / 10
par Hugo  |  le 19 avril 2017

C'est indéniable, la musique de Broadcast vibre d'une façon vraiment singulière. Il y aurait tant de choses à dire sur ce groupe, de ses influences (celle frappante de The United States of America) jusqu'à à la teneur ésotérique de ses derniers jours, illustrée par son obsession croissante pour l'hantologie, cette forme de composition réalisée à partir de reliques du passé (en l’occurrence ici, la culture populaire des années 60).

Cet esthétisme des temps révolus atteignait des dimensions occultes sur Broadcast and The Focus Group Investigate Witch Cults of The Radio Age, porté par les accointances du duo de Birmingham avec The Focus Group, chantre de l'hantologie. Ce LP expérimental sorti en 2009 et dans une certaine mesure la bande originale de Berberian Sound Studio (ndr: ultime effort de Broadcast avant la disparition tragique de sa chanteuse Trish Keenan) les éloignait considérablement des formats pop auxquels on aurait pu les sembler destinés lorsqu'Austin Powers les révélait au grand public il y a vingt ans. Car bien que la musique de Broadcast ait toujours pué le psychédélisme, cela n'a jamais compromis sa grande accessibilité, du moins sur ses trois premiers albums. Empruntant au krautrock comme au yéyé, le caractère halluciné de ces compositions a toujours eu quelque chose de lumineux, presque bienveillant.

Le mois dernier, c'est avec une certaine émotion que la période de deuil observée par les fans depuis six ans prenait fin: Warp annonçait une nouvelle sortie de James Cargill, moitié de Broadcast, sous le nom de Children of Alice. Mais attention, cet objet curieux se doit d'être abordé avec certaines précautions d'usage. Vaguement assimilable au Bodysong de Jonny Greenwood ou au Pattern of Excel de Lee Bannon, cette œuvre est composée d'une succession de corps sonores, souvent sans structure rythmique. Pourtant, on est là bien plus proches de la musique concrète chère à Pierre Schaeffer que de l'ambient.

Le caractère explicitement hantologique de ces collages sonores agit comme des mediums qui permettent aux indéfinissables spectres du passé invoqués ici de s'exprimer. Ainsi mis en scène, et à la faveur d'une grande implication de l'auditeur, c'est le continuum espace-temps qu'ils visent à altérer. Car cet assemblage d’éléments d'archives forme un patchwork à partir duquel un nouveau paysage parviendra à se dessiner pour les plus audacieux. En gros, pour résumer ce bla bla new age, Children of Alice joue plus sur son potentiel évocateur que sur des arrangements mélodiques.

C'est clairement l'esprit de Broadcast qui est invoqué là. James Cargill a le mérite d'approfondir le sillon qu'il avait initialement creusé à la fin des années 2000 avec Trish Keenan et leur cousin du Focus Group. Malheureusement, le caractère abscons du registre employé ici fait perdre en lisibilité à son œuvre. Taxez nous de ploucs conformistes si vous voulez, mais on en connait certains qui auraient vendu père et mère pour voir réapparaitre le temps de cette collaboration un de ces excellents batteurs dont le groupe a toujours su s'entourer (preuve en est cet extrait de leur incroyable Black Session chez Bernard Lenoir en 2000). Référence directe à l’œuvre culte de Lewis Caroll, ce Children of Alice est avant tout un hommage direct à feu Trish Keenan, qui avait été profondément marquée par son adaptation par Jonathan Miller en 1966 sur la BBC. Au début d'"Invocation of a Midsummer Reverie", c'est son chant cristallin que l'on croirait entendre en filigrane, depuis l'autre côté du miroir. Malheureusement, parmi la multitude de spectres adjurés au cours de cette séance de spiritisme, c'est avant tout par son absence que la lecture de l’œuvre finira hantée.

Quiconque s'est déjà immergé en profondeur dans la discographie de Broadcast peut en témoigner, l’œuvre de ce groupe s'ouvre à ses auditeurs tel un écrin sans fond, une précieuse incitation à un ésotérisme sibyllin. Les plus rétifs ne percevront en cet effort de Children of Alice que funeste mélopée. Conférant facilement à la frustration, cette expérience occulte n'en reste pas moins une invitation rare vers des territoires inexplorés des vivants.